1936-2016 : François Hollande et Manuel Valls commémorent les 80 ans du Front populaire en réduisant les protections des salariés

Une fois de plus Manuel Valls a l’art de la nuance. Il distingue deux catégories de socialistes : ceux archaïques qui s’attardent dans le XIXe siècle et ceux modernes qui comme lui appartiennent au XXIe siècle.

Le projet  de réforme du Code du travail les sépare. Manuel Valls oublie le XXe siècle, celui de Jean Jaurès et de Léon Blum. Entre l’époque de la deuxième révolution industrielle qui a été aussi celle de la première mondialisation du capitalisme triomphant de la Belle Epoque et la mondialisation que nous connaissons depuis en gros la fin des Trente Glorieuses, le Premier ministre fait volontairement l’impasse sur l’histoire du progrès social et humain accompli dans l’intervalle du siècle dernier. Pour mieux opposer la gauche archaïque en dehors du réel se complaisant encore dans l’idéal de la lutte binaire des classes et la gauche moderne qu’il prétend incarner agissant sur le réel en fonction de ce qui est seulement possible : ce que le système économique dominant peut accepter sans remettre en cause  l’ordre social  des choses.

A vrai dire rien de tout à fait nouveau dans ce vieux débat entre les socialistes qui existe  depuis les débuts du socialisme ou presque, et qui plus près de nous opposait le premier secrétaire du Parti socialiste François Mitterrand à Michel Rocard juste avant l’élection présidentielle de 1981. Ce qui n’a pas empêché François Mitterrand de signer il y a tout juste trente ans l’Acte unique européen qui a permis la libre circulation des capitaux et des travailleurs, qui a réalisé la dérégulation financière sans réaliser  l’Europe sociale pourtant promise, ouvrant ainsi la voie à la situation que nous connaissons d’affaiblissement économique et de régression sociale. Ce qui est nouveau aujourd’hui  réside dans le choix totalement assumé par les sociaux-libéraux de la mondialisation libérale dans le cadre d’une Union européenne soumise à l’ordo libéralisme et qui ne tient plus les promesses faites à ses peuples. Que Manuel Valls ne prétexte pas des renoncements et des espérances abandonnées dans l’exercice du pouvoir au cours des trente cinq dernières années  pour se présenter comme le réformateur courageux dont le pays a besoin en ce début de nouveau siècle dans un monde incertain et dangereux. Car l’imposture réside bien dans l’emploi du mot réforme.

De la fin du XIXe siècle et presque tout au long du XXe siècle, réforme et réformisme sont largement associés à la gauche et synonymes de progrès social. Jean Jaurès parlait de "l’évolution révolutionnaire" formule empruntée à Karl Marx pour concilier l’action parlementaire et l’espérance révolutionnaire dans la construction d’une République sociale, démocratique et laïque. Lorsqu’en juin 1906 à la Chambre des députés, Jaurès reproche à Clemenceau la timidité des réformes sociales et économiques du gouvernement  et la violence du ministre de l’Intérieur pour réprimer les manifestations et les grèves qui ont suivi dans le bassin minier la catastrophe de Courrières, Clemenceau lui réplique sur la seule nécessité du maintien de l’ordre. Jean Jaurès dénonce alors la violence patronale qui s’exerce "dans la sécurité, dans l’intimité du conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix". On savait juste avant 2012 que Manuel Valls préférait Clemenceau à Jaurès.

Il y a 80 ans, après la crise de 1929 et l’accès au pouvoir des nazis en Allemagne, la victoire du Front Populaire  constitue la première expérience de l’exercice du pouvoir des socialistes en France et s’inscrit dans l’Histoire des Français comme un moment de progrès social. En mai 1947 à la fin de sa vie et s’adressant au groupe des élèves socialistes de l’Ecole normale supérieure, Léon Blum déclare : "Nous avons deux réalités à concilier… Nous avons … à gérer honnêtement, loyalement, la société remise entre nos mains, c’est notre devoir de détenteur du pouvoir. En même temps, nous sommes socialistes, et nos actes, quels qu’ils soient, tendent à la transformation sociale et par conséquent à l’aménagement et à l’amélioration qui mènent nécessairement la société capitaliste d’aujourd’hui vers le régime social de demain". Léon Blum avait incontestablement suivi cette voie dans son exercice du pouvoir en créant les congés payés et les innombrables courriers reçus à l’été 36 ont témoigné de la reconnaissance de la population salariée.

Depuis le début du quinquennat de François Hollande et le renoncement aux engagements majeurs du discours du Bourget de 2012, commençant par la fausse renégociation du traité européen et suivie par la vraie négociation avec le MEDEF du pacte de responsabilité,  la réforme, comme pendant les dix années de réformes de la droite, se traduit par la régression sociale pour une majorité de Français. Sur les 41 milliards d’euros d’argent des Français devant servir à la reconquête de la compétitivité des entreprises, 33 ont déjà été distribués ou engagés pour des résultats très minces en termes de créations réelles d’emplois malgré la promesse de Pierre Gattaz de pouvoir en créer 1 million. L’austérité imposée par l’Union européenne est responsable de l’augmentation du chômage (700 000 chômeurs de plus depuis 2012 en France) et de la faiblesse de la croissance.

Comme en 2015 avec la loi Macron votée grâce au 49-3, en 2016  la loi réformant le droit du travail qui divise la gauche mais qui est déjà approuvée par une partie de la droite est présentée par François Hollande lui-même pour "poser un modèle social" et non "pour générer tout de suite des emplois" (France Inter, 19 février). En dehors de la sécurité sociale professionnelle et du compte personnel d’activité, en quoi les referendums d’entreprise pour valider les accords minoritaires, la clarification des critères de licenciement économique, le plafonnement des indemnités prud’homales ou la primauté des accords d’entreprise en matière de temps de travail vont-ils renforcer la protection sociale des salariés ou à l’inverse l’affaiblir répondant ainsi à la nouvelle exigence du MEDEF ? En quoi surtout cela s’inscrit-il toujours dans l’ambition des socialistes de porter toujours plus loin le progrès économique, social et humain ou plus simplement de satisfaire aux engagements de 2012 ?

Que restera-t-il du quinquennat de François Hollande dans l’histoire du socialisme français ? Rien ou pire un recul social sans précédent. Le choix désormais totalement assumé par François Hollande et Manuel Valls d’une Europe essentiellement libérale aboutit logiquement au renoncement de l’Europe sociale et à la résignation en France comme déjà chez nos voisins au moins disant social au nom de la compétitivité. Ce n’est pas quinze jours de plus qui changeront le sens profond du projet de loi El Khomri. Sa réécriture pour ne pas dire son abandon est une nécessité. Pour ne pas revenir au XIXe siècle et pour ne pas oublier le XXe siècle et le Front Populaire, il y a 80 ans.

En vidéo sur le mème thème :Que prévoit le projet de loi d'El Khomri ?


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