Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), un million de migrants seraient actuellement sur les côtes de Libye dont la plupart souhaitent tenter le passage en Europe. L’Union européenne qui semble ne pas avoir anticipé cet afflux se trouve aussi sous la menace du président Erdogan de "libérer" les réfugiés qui sont sur son territoire si elle contrevient à ses engagements. Une situation complexe qui risque de mettre à mal la refondation de l’Europe que ses deux partenaires majeurs voudraient mettre en oeuvre.

Quelle est la situation actuelle des migrants en Libye ?

Le rapport d’information sur la situation migratoire en Europe  du député Jean-Marc Germain déposé à l’Assemblée nationale le 22 février 2017, et les informations transmises par l’OIM, le Haut Commissariat pour les Réfugiés et les organisations humanitaires (Human Rights Watch, Migreurop...) convergent vers un constat alarmant. Un million de migrants seraient actuellement sur les côtés libyennes, en attente de départ vers l’Italie via la Méditerranée. Leur situation est catastrophique : maltraitance par les logeurs, exploitation par les employeurs, prostitution forcée, tortures et parfois même exécutions.

Qui sont-ils et d’où viennent-ils ?

Les réfugiés politiques sont très minoritaires. La grande majorité vient de la Corne de l’Afrique, de l’Afrique Subharienne de l’Ouest et même du Maghreb. Il existe quatre points d’entrée en Libye : par Madama au Niger, par Koufra au Sud, par Ghadamès à la frontière algérienne et par l’Egypte. Ces itinéraires sont contrôlés par des tribus (Toubous, Touaregs, Ouled Slimane…) qui servent parfois de passeurs ou prélèvent leurs dîmes sur les transferts et par des milices au service des trafiquants. Arrivés en Libye et délestés de la plupart de leurs ressources, les candidats à la migration n’ont d’autre solution que de travailler ou de s’engager à conduire les embarcations à la place des passeurs.

Comment répondre à ce défi ?

Le gouvernement légal libyen de Fayez El-Sarraj ne contrôle qu’une partie de son territoire. Les islamistes en difficultés dans leurs fiefs de Mossoul et de Raqqa ont trouvé sur les côtes libyennes de nouvelles sources de profit et de déstabilisation de l’Occident et sont soutenus par une partie de la population locale qui profite de la détresse des migrants. L’Union européenne ne peut assurer la surveillance maritime des côtes, car, en vertu du droit international seuls les garde-côtes ont autorité sur les eaux territoriales d’un pays. De plus quand les migrants atteignent les eaux territoriales, ne peuvent être renvoyés du pays d’où ils sont partis (principe du non-refoulement). En 2017 l’U.E. a débloqué 200 millions d’euros pour la Libye pour la formation des garde-côtes, la fourniture de moyens de surveillance et le financement des retours volontaires. Mais malgré les affirmations de Federica Mogherini, représente de l’U.E. pour les Affaires étrangères, il est douteux que ces fonds, par ailleurs jugées insuffisants par les Libyens, arrivent à leurs véritables destinataires.  Les opérations "Sofia" ou "Triton" ne font que  sauver des naufragés qu’elles acheminent vers les côtes européennes et les associations humanitaires qui y participent également manquent de moyens et refusent d’intervenir dans le contrôle des migrations.

L’absence d’anticipation de l’Union européenne

Engluée dans ses procédures bureaucratiques, l’Europe semble incapable d’anticiper l’importance des flux. Qu’on me permette ici un exemple personnel. Suite à la polémique déclenchée par la publication de mes Migrations pour les Nuls, j’avais indiqué que l’Europe devait se préparer à accueillir entre un million et un million et demi de migrants en 2015.  On m’a accusé "d’instrumentaliser des peurs irrationnelles". Il en arrivé en fait 1.256.000 (statistiques Eurostat) et on sait ce qu’il en est advenu.

La situation risque de se reproduire en 2017 surtout si le président Erdogan met à  exécution ses menaces. Les Pays du bloc de Visegrad considèrent qu’ils sont au maximum de leurs capacités. La Grèce où aujourd’hui les demandes d’asile peuvent être déposées, les accorde très libéralement mais peine à les employer. L’Italie débordée déroute les migrants vers d’autres pays d’accueil. L’Allemagne qui, comme les pays scandinaves et les Pays-Bas,  a durci ses pratiques, nous envoie les Afghans dont elle ne veut pas. La France s’efforce d’en accueillir en mobilisant les locaux disponibles et les  bonnes volontés ou en subventionnant les associations "amies"  (2 millions d’euros accordés par la mairie de Paris en mars 2017) mais  ne peut leur fournir du travail.

La Turquie maître du jeu

Sur les 3 millions d’euros promis par Angela Merkel à la Turquie , 2,2 avaient déjà été alloués en janvier 2017 . Ils concernaient la scolarisation de 500.000 enfants syriens, et la diversification et l’augmentation de l’offre de soins pour 2 millions de réfugiés. La Turquie en réclame 6 millions supplémentaires pour 2017-2018,  arguant de l’augmentation des flux et menaçant de nous les renvoyer si les engagements ne sont pas tenus. Il est exact, selon une mission de l’U.E. , qu’elle a renforcé le contrôle des routes qui mènent à ses côtes mais contrairement à l’accord de réadmission signé,  les retours de la Grèce vers la Turquie sont moins nombreux que les  passages de la Turquie vers la Grèce.

L’externalisation des demandes d’asile

La convention de Dublin étant de fait caduque, l’U.E. cherche à externaliser les demandes d’asile comme elle l’avait fait avec le Libye de Kadhafi ou avec le Maroc pour que les migrants puissent être enregistrés et triés dans un lieu sûr mais pas chez elle. Elle  voudrait en même temps négocier avec les pays d’origine qui ne sont pas en guerre (Algérie, Maroc, Egypte) pour qu’ils acceptent d’accueillir les déboutés. Une négociation où les partenaires exigent des contreparties en matière de visa et de facilité de circulation.

Une situation potentiellement explosive

Angela Merkel qui vise sa réélection en septembre  ne veut pas donner du grain à moudre à une opposition tentée par la xénophobie. Quant à notre nouveau président, ses positions en matière de migrations se sont limitées jusqu’ici à des déclarations de principe : raccourcir les délais des demandeurs d’asile, pénaliser les pays qui ne veulent pas accueillir les déboutés, renforcer les contrôles. Sur les dossiers importants - les frontières nationales, l’aide médicale d’Etat, le regroupement familial, la régularisation des sans-papiers, l’imbrication avec le terrorisme, l’accueil et le suivi des étudiants étrangers…-  il n’a pas pris position. Mais le "money time" approche. L’U.E. ne pourra ni tergiverser ni afficher ses divisions. Ou bien c’est tout le système Schengen qui en sera fragilisé.