Elon Musk : ce livre méconnu en France qui dicte en secret sa vision du monde

Publié par Stéphane Leduc
le 16/01/2026
Portrait en perspective en contre-plongée illustration d'un atlas soulevant le monde. L'atlas en que
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Qui est John Galt ? Ce personnage de fiction, né sous la plume d’Ayn Rand en 1957, est devenu la figure tutélaire des géants de la Tech, d’Elon Musk à Peter Thiel. Décryptage d'une doctrine radicale prônant l'égoïsme rationnel, omniprésente aux États-Unis mais toujours aussi controversée en France.

Depuis quelques années, une question tirée d'un roman vieux de près de 70 ans résonne avec une actualité brûlante dans les couloirs de la Silicon Valley : « Qui est John Galt ? ». Derrière ce nom se cache bien plus qu'un simple protagoniste littéraire ; c'est le symbole d'une idéologie qui façonne aujourd'hui la vision du monde des hommes les plus riches de la planète.

Ce concept, théorisé par la romancière russo-américaine Ayn Rand, exalte la puissance de l'individu face à l'État. Si cette philosophie reste souvent incomprise dans l'Hexagone, elle constitue pourtant la clé de lecture indispensable pour comprendre les ambitions démesurées de personnalités comme Elon Musk.

"La grève des riches" : le scénario catastrophe d'Ayn Rand

Pour comprendre l'impact de ce personnage, il faut se plonger dans le roman-fleuve d'Ayn Rand, La Grève (Atlas Shrugged, publié en 1957). L'intrigue repose sur une prémisse audacieuse : et si les « moteurs » du monde — les inventeurs, les industriels et les artistes — décidaient de s'arrêter ? C'est ici qu'intervient John Galt, ingénieur et inventeur de génie.

Dans l'œuvre, Galt exhorte les esprits créatifs à se retirer du monde pour protester contre un État jugé « prédateur » et redistributeur, coupable selon lui de brider l'excellence au nom de l'intérêt général. Ce mouvement de retrait constitue la fameuse « grève des esprits créatifs » qui paralyse la société fictive du roman. Comme le souligne L'Agora, la question récurrente du livre, « Qui est John Galt ? », passe d'une expression de futilité à un véritable cri de ralliement contre l'ingérence gouvernementale.

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Ce récit sert de véhicule à l'Objectivisme, la philosophie randienne. Cette doctrine pose la raison comme seul guide et définit l'égoïsme rationnel comme une vertu morale suprême. Le bonheur personnel devient l'objectif ultime, ne pouvant être atteint que par la productivité et un capitalisme de laissez-faire total, débarrassé de toute entrave étatique.

La boussole morale de la Silicon Valley

Cette vision du monde a trouvé un écho retentissant au cœur de l'économie numérique moderne. L'influence d'Ayn Rand sur Elon Musk et la Silicon Valley est aujourd'hui indéniable. Des figures comme Peter Thiel ou Marc Andreessen ne cachent pas leur admiration pour cette glorification de l'entrepreneur-démiurge.

Elon Musk lui-même incarne cette posture. Son mépris affiché pour les régulations et sa quête effrénée d'autonomie technologique reflètent directement les préceptes randiens. Philosophie Magazine rappelle d'ailleurs comment le patron de Tesla cite implicitement la philosophe, adoptant une posture où le génie individuel doit prévaloir sur la médiocratie collective. Sur le plan politique, cela se traduit par une adhésion au minarchisme : l'idée d'un État réduit à sa plus simple expression (police, justice), laissant le champ libre à l'initiative privée.

Cependant, cette idéologie comporte ses zones d'ombre et ses contradictions. Les critiques pointent souvent un darwinisme social latent. 

Une vision incompatible avec le modèle français

Si le phénomène est massif outre-Atlantique, la France reste hermétique à cet évangile libertarien. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : alors qu'11 millions d'exemplaires d'Atlas Shrugged se sont écoulés aux États-Unis, le livre conserve un statut confidentiel chez nous. Selon L'Agora, cette vision est souvent perçue comme « trop outrancière, trop exotique pour nous, Européens ».

Ce fossé s'explique par une divergence culturelle profonde. Là où le libertarisme américain face à l'État-providence français prône une liberté absolue, notre modèle républicain place la solidarité et la redistribution au cœur du pacte social. En France, le terme d'égoïsme reste chargé d'une connotation morale négative, aux antipodes de la « vertu » célébrée par Rand.

Une analyse de la philosophie de John Galt révèle ainsi deux mondes irréconciliables : d'un côté, une Amérique qui mythifie la réussite individuelle sans entraves, et de l'autre, une France attachée à la régulation et à la protection collective. C'est sans doute pourquoi, malgré sa puissance financière, l'idéologie de la Silicon Valley peine à s'implanter durablement dans le débat public hexagonal.

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