Réforme des retraites : les options qu'il reste à Emmanuel Macronabacapress
Le président de la République veut mener à bien sa réforme des retraites… et il veut le faire vite. De quelles options dispose-t-il pour y parvenir ?
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Le chef de l’Etat est pressé. Il estime visiblement avoir été suffisamment patient et entend donc mener à bien la réforme des retraites qu’il a pris le temps d’annoncer pendant la précédente campagne présidentielle. Emmanuel Macron n’a pourtant rien dévoilé (ou presque) du contenu de son projet et demeure particulièrement flou sur les modalités de vote, comme le rappelle Le Monde sur son site, mais cela n’empêche ! Il n’est plus temps d’attendre, semble-t-il. Cette précipitation, poursuit d’ailleurs le quotidien du soir, crispe considérablement son propre camp. 

C’est que, a fait savoir le chef de l’Etat, la réforme des retraites est de ces transformations qui s’imposent aux Françaises et aux Français. Il est nécessaire, insiste-t-il, de "travailler plus longtemps dans une nation où on vit plus vieux et on rentre plus tard en moyenne dans la vie active". Depuis l’annonce de la création du Conseil national de la refondation, la majorité a fait mine de chercher le compromis et le consensus. Pour autant, c’est un autre signal que le locataire de l’Elysée semble aujourd’hui envoyer. Parce que la situation politico-sociale ne sera pas plus simple dans quelques mois, affirme-t-il, et parce qu’il n’y a selon lui pas de moment idéal pour légiférer, il nourrit  l’ambition de réformer maintenant.

Emmanuel Macron : de quelles options dispose-t-il pour réformer les retraites ?

S’il entend effectivement mener à bien sa réforme des retraites, Emmanuel Macron dispose de plusieurs options. Il peut :

  • Présenter un projet de loi soumis au vote des parlementaires à l’Assemblée nationale, mais faute d’une majorité solide, c’est une option risquée. Elle l’est moins en début de mandat qu’à la fin du quinquennat, observe le politologue Raul Magni-Berton dans nos colonnes.
  • S’il ne parvient pas à remporter le blanc-seing du parlement de façon naturelle, Emmanuel Macron peut toujours opter pour une union (de circonstance ou durable) avec Les Républicains, qui pourraient se retrouver dans une partie de son projet.
  • Il peut aussi faire le choix de passer par un référendum.
  • S’il décide de passer en force, ainsi que l’évoquent plusieurs de ses proches, Emmanuel Macron dispose alors de deux options : le 49-3, laquelle paraît peu appropriée pour un texte d’ampleur aussi conséquente, selon l’économiste Alexandre Delaigue. Ceci étant dit, il reste aussi l’option PLFSS, qui consisterait à inscrire la réforme au budget 2023… et qui crispe les oppositions.

Pour le politologue Jean Petaux, cette option - celle du PLFSS, donc - à quelque chose de "très Français, très 'macronien' et très emblématique de la configuration politique issue des derniers élections", tant législatives que présidentielle.

"'Histoire' très française d’abord", commence-t-il, pour appuyer son propos. "Dans tous les pays voisins de la France l’âge légal pour partir à la retraite à 'taux plein' est plus élevé qu’en France, là où, pourtant, l’espérance de vie est une des plus longues. Le seuil est, pratiquement partout, fixé à 65 ans. Hormis en Suède et en… Slovaquie où elle se situe entre 62 ans et 62 et 8 mois. Dans certains Etats comme en Italie ou en Grèce il faut atteindre 67 ans pour bénéficier d’une retraite à taux plein. La Belgique, pays pourtant très proche de la France, a fixé l’âge de départ 'en pension' à 65 ans. La France, une fois de plus, est dans une situation très favorable par rapport à son environnement économique et social", explique encore l'ancien enseignant de Sciences-Po Bordeaux.

Ce récit, estime-t-il, d'ailleurs est marqué par l'obsession "littérale", d'Emmanuel Macron pour un tel dossier.

"Il a échoué à en porter la réforme lors de son premier quinquennat alors que la transformation systémique et non pas paramétrique qu’il préconisait était apparue, initialement, en 2017, comme portant la marque de son projet politique. Au point qu’il bénéficiait alors, au début de ce premier mandat, du soutien remarqué du premier syndicat français, la CFDT. Emmanuel Macron a été empêché de conduire cette réforme par l’accumulation de plusieurs crises : celle des Gilet Jaunes d’abord, celle de la pandémie de Covid-19 et, tout à fait à la fin de son mandat, alors que ce n’était plus le moment de mettre sur le 'métier' une telle réforme, par la crise en Ukraine. Mais, pendant la campagne du premier tour de la présidentielle de 2022, au risque d’agiter ainsi le chiffon rouge devant les électeurs, le président sortant n’a pas manqué d’afficher son intention de reprendre la réforme et, clairement, d’allonger le temps de travail des futurs bénéficiaires. Comme s’il s’agissait de mettre les cartes sur la table et de prendre à témoin les Français de la volonté de réformer le système des retraites et donc de recevoir mandat pour cela. L’élection présidentielle était alors envisagée comme une sorte de référendum sur la question, la victoire correspondant à un 'oui' qui aurait recueilli plus 58% des suffrages…", analyse Jean Petaux, qui poursuit : "Autrement dit le score d’Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle, face à Marine Le Pen".

"Là où 'l’histoire' est très macronienne c’est qu’elle répond et correspond à une 'qualité' affirmée du Président réélu : 'je décide point final'. Le souci c’est que, et Laurent Berger, le 'patron' de la CFDT, l’a encore rappelé ces derniers jours : nombre d’électeurs ont voté pour Emmanuel Macron au second tour non pas pour son programme (dans lequel figurait bien l’allongement du temps de travail pour la retraite) mais contre Marine Le Pen, sa challenger du second tour présidentiel. Confondre (ou faire semblant) les motivations du vote, décider dans la solitude du pouvoir élyséen : tout cela porte une marque de fabrique, celle d’Emmanuel Macron", estime l'ancien chercheur.

De quoi limiter la capacité réelle du président ? Peut-être...

Emmanuel Macron : que peut-il encore se permettre au juste ? 

“Toutes les pistes” sont à l’étude, expliquait d’ailleurs Olivier Véran, porte-parole du gouvernement, à l’issue du conseil des ministres du mercredi 14 septembre 2022. Dans l’idéal, la majorité espère passer à l’offensive rapidement : elle a prévu une concertation dès le lundi 19 septembre. Objectif annoncé ? Un examen du projet de loi dès cet automne.

Cette idée, informe BFMTV sur son site, agace beaucoup à gauche comme à droite. Pour certains élus de gauche, comme François Ruffin, ce genre de manoeuvre est dangereuse en plus d’être “stupide”.  "Ne pas croire que, à agir ainsi, hors démocratie, on n’aiguise pas un peu plus le sentiment d’injustice, on ne nourrisse pas en souterrain le ressentiment", assène-t-il dans une tribune publiée sur Mediapart. Un avis que partage visiblement tout ou partie de la droite de LR, à en croire Aurélien Pradié, qui dénonce une “méthode insupportable”. "C'est une question stratégique pour la vie des Français!", assène-t-il, estimant que de tels débats "ne peuvent pas se faire sur un coin de table".

Ces mêmes députés réfractaires à la réforme - ou, au moins à la façon de faire du président - auront évidemment leur mot à dire, rappelle Jean Petaux. Ils pourraient tout à fait faire blocage estime-t-il.

"La troisième caractéristique de ce 'chantier' c’est qu’il est emblématique de l’état de la vie politique française depuis les dernières élections et surtout depuis les législatives. Celle-ci s’est considérablement complexifié et apparait bien 'extra-ordinaire' par rapport au fonctionnement 'normal' des institutions de la Cinquième république. Que l’on soit en période de cohabitation ou non, les institutions nées en 1958 ont montré leur capacité à dégager des majorités parlementaires claires et nettes n’entravant en rien le fonctionnement de l’exécutif et du législatif. Depuis juin 2022 c’est une tout autre configuration qui se développe. Elle ressemble à s’y méprendre à celle de la Quatrième république, justement celle que les constituants de 1958 (de Gaulle et Debré) ont voulu faire disparaitre. Comme la classe politique française est radicalement hostile à la négociation, comme la société française n’aime rien tant que de rejouer 'sa' Révolution en opposant une fraction à une autre, ou des blocs entre eux, tout projet de réforme quelque peu ambitieux dans son ampleur et dans sa mise en application risque fort d’être tué dans l’œuf, par le mécanisme auto-bloquant qui fonctionne désormais à l’Assemblée nationale. Autrement dit c’est quand il faudrait une majorité solide et cohérente qu’il n’y a ni solidité ni cohésion, parce qu’il n’y a pas non plus de majorité", observe encore le politologue.

Réforme des retraites : Emmanuel Macron va-t-il affronter la rue ?

Tout passage en force pourrait s’avérer complexe pour le chef de l’Etat, en cela qu’il pourrait se retourner contre lui, particulièrement dans le cadre d’une utilisation du 49-3, estime le politologue Raul Magni-Berton. C’est une situation perdant-perdant selon lui, puisqu’en cas d’échec, le gouvernement peut être renversé. En revanche, le président peut alors brandir la menace d’une dissolution de l’Assemblée nationale.

La rue pourrait aussi constituer un obstacle conséquent, en témoignent les mobilisations survenues dans le précédent quinquennat et qui ont finalement, couplées aux débuts de la crise sanitaire, poussé le gouvernement à reconsidérer sa position. De son côté, le patron de la CGT a d’ores et déjà annoncé deux journées de mobilisation ce mois-ci.

Faute de pouvoir se lancer dans un troisième mandat, Emmanuel Macron pourrait toutefois être tenté d'aller plus loin. Cette situation, sans être véritablement inédite, il s'agit d'un modèle où les précédents historiques se comptent finalement sur les doigts d'une main, indique encore Jean Petaux.

"Nous avons, depuis 1958, seulement trois situations où les présidents en place arrivent 'en bout de piste' et ne solliciteront pas un troisième mandat. Non pas parce que la constitution le leur interdit alors, mais pour des raisons que l’on pourrait qualifier 'd’objectives' : âge, maladie ou lassitude", rappelle en effet le politlogue, qui propose de "tout de suite" mettre de côté le "cas Hollande". "Il a manifestement l’intention de se représenter pour un second mandat, mais il en est empêché par une configuration politique très négative qu’il ne parvient pas à dénouer", signale-t-il.

"Reste donc les trois Présidents qui ont renoncé au terme ou au milieu d’un second mandat : de Gaulle démissionne suite à la victoire du 'non' au référendum du printemps 1969, mais il était clair qu’en se faisant élire pour la première fois au suffrage universel en décembre 1965, jusqu’en décembre 1972, il ne solliciterait pas un troisième septennat à 82 ans. Mitterrand est gravement malade à partir de l’automne 1992, il est en situation de cohabitation pour la seconde fois de sa présidence entre mars 1993 et mai 1995, mais on sait déjà, quand il est reconduit à l’Elysée en mai 1988 qu’il ne postulera pas à un troisième mandat à l’âge de 79 ans, en 1995, en bonne santé ou pas. Chirac est dans une situation comparable. Réélu par un coup de théâtre en 2002, pour un quinquennat, il laisse vaguement durer le suspens en 2007 mais son accident vasculaire cérébral lors de son second mandat rend illusoire une nouvelle candidature, d’autant que, sans atteindre le degré de crispation qui va concerner Hollande en 2017, dans le propre camp du président Chirac, i l est un redoutable 'adversaire' qui n’entend pas passer son tour : Nicolas Sarkozy, 'patron' de l’UMP depuis 2004 et qui est dans les starting-blocks pour la présidentielle de 2007", analyse Jean Petaux.

"Dans les trois cas : de Gaulle, Mitterrand et Chirac la question de leur succession s’est donc posée finalement assez vite, alors qu’ils étaient encore à l’Elysée. Et dans les trois cas ils se sont montrés incapables de la 'gérer' politiquement. Sans doute parce que, de manière quasi-anthropologique la question du delphinat en politique est insoluble et se traduit le plus souvent par un échec. Si cette dimension peut perdurer sans trop d’accrocs dans des monarchies dynastiques où le 'sang' vaut désignation, dans une démocratie libre et concurrentielle il en va tout autrement", résume-t-il d'abord, avant de s'attarder sur la "tentation", qu'a pu connaître Jacques Chirac par exemple.

"La tentation est donc grande pour un Président qui sait qu’il va devoir quitter la scène de considérer d’une part que personne, surtout dans son camp, n’est digne de lui succéder (cas de Mitterrand en 1995 qui choisit clairement Chirac contre Jospin, le candidat du PS, mais surtout Chirac contre Balladur) ou s’il s’en trouve un (Pompidou pour de Gaulle à partir du moment où ce dernier le 'vire' de Matignon en juin 1968) il va vite perdre son crédit et son capital durant la période où il est en 'salle d’attente'. Quant au dernier cas, Chirac face à Sarkozy, le président déteste totalement son potentiel successeur et reproche même à ses proches (Juppé par exemple) de se rallier trop tôt la candidature du président de l’UMP, espérant, jusqu’au bout, que quelqu’un se mettrait en travers de la route de celui qu’il déteste. Au point d’ailleurs, en 2012, alors que le Président Sarkozy se représente, que Jacques Chirac soutient clairement son challenger, futur élu, François Hollande", détaille l'ancien chercheur.

"Emmanuel Macron risque de connaitre le même vertige : 'Après moi le déluge !'. Dans cette situation il faut s’attendre à ce que la question du mécontentement électoral soit secondaire dans les choix politiques qui vont être opérés : 'La réforme au forceps, que ça passe ou que ça casse. De toute manière je ne peux être réélu en 2027, donc peu me chaut ma popularité'. D’ores et déjà, certaines et certains dans sa majorité, évoquent le 'syndrome Obama' qui a vu arriver à la Maison Blanche Donald Trump contre Hillary Clinton, la candidate démocrate. En 2027, une Marine Le Pen pourrait être la résultante de ce syndrome d’un genre particulier : être incapable de faire gagner son propre camp alors qu’on est 'condamné' à être spectateur du combat électoral. Le seul vrai moyen pour sortir de ce piège serait en quelque sorte de concevoir une sorte de 'vice-président' qui pourrait ainsi non seulement être identifié comme un 'bon successeur', faisant taire surtout la concurrence interne entre les 'héritiers putatifs' d’Emmanuel Macron, à condition aussi de pas l’exposer au mécontentement populaire pour ne pas lui réserver un sort de 'fusible'…", juge en effet l'ancien enseignant.

Et lui de conclure : "Drôle d’équation qui n’est pas loin d’être une conjecture mathématico-politique bien difficile à résoudre."