En France, 9,5% des retraités vivaient sous le seuil de pauvreté (avec moins de 1102 euros par mois par personne) en 2019 : ce sont les "petites retraites". Bahia fait partie de la branche la plus précaire d'entre eux. A 62 ans, cette habitante de Woippy, en Moselle, ne perçoit que 440 euros de pension de retraite par mois. Elle nous raconte.
Bahia, 440 euros de retraite par mois : “J’ai faim, mais je garde ma dignité” Istock
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La retraite, de nombreux français passent leur vie active à en rêver. Pour Bahia, 62 ans, le songe a toutefois vite laissé place au cauchemar. Début mars 2022, cette habitante de Woippy (Moselle) se retrouve à la retraite. Elle découvre qu’elle ne va toucher que 440 euros de pension mensuelle. La chute est brutale. 

Dans cette ville de 10 000 habitants, 20% des plus de 60 ans vivent, comme elle, en dessous du seuil de pauvreté, établi en France à 1102 euros par mois par personne. “Dans ma vie, j’ai eu plusieurs petits boulots, des contrats souvent précaires, et puis je me suis occupée de ma mère pendant plusieurs années, sans être déclarée”, nous raconte Bahia.

A l’époque, elle touche, à cause de douleurs chroniques, l’Allocation adultes handicapés (AAH), en plus du RSA. “J’avais environ 900 euros de revenus tous les mois, et j’arrivais encore à m’en sortir. Mais ces aides ne sont pas cumulables avec la retraite. Et là, c’est la dégringolade”.

Bahia, 440 de retraite par mois : “Je me demande chaque matin pourquoi je me lève”

Elle vit seule. “Heureusement”, souffle-t-elle. “Car même toute seule, je n’y arrive pas. Je me demande chaque matin pourquoi je me lève, c’est toujours le même rituel. Je ne fais rien, je n’ai rien. Je vois les gens, ils font leurs courses, ils font des choses. Je vis par procuration en les regardant, et je n’ai que mes yeux pour pleurer”. 

La sexagénaire doit faire beaucoup de sacrifices au quotidien pour garder la tête hors de l’eau, ou du moins, essayer. “Je n’arrête pas de vendre tout ce que j’ai à la maison pour payer mes impayés”, explique t-elle.

“Et puis, je ne suis pas assurée, je n’ai pas de mutuelle, alors je ne vais même plus chez le médecin. Hier, je suis tombée, et je ne voulais surtout pas aller aux urgences car je savais que je n’aurais pas les moyens de payer. Une assistante sociale a dû me convaincre d’aller me faire soigner en voyant mon état, et en expliquant ma situation aux médecins, j’ai pu m’en sortir”. 

Son logement, un appartement à Woippy, est à la limite de l’insalubrité. “Cela fait un an qu’il y a un dégât des eaux, et le bailleur ne s’en occupe pas. A cause de ça, j’ai dû vivre dans ma chambre, en plein hiver, sans pouvoir cuisiner, pendant des mois”, s’indigne Bahia. “Je vis dans un appartement humide, moisi, j’ai chuté plusieurs fois dans les escaliers parce qu’il n’y avait plus de lumière… Et personne ne fait rien”. 

Bahia, 440 de retraite par mois : “On se sent délaissés”

La famille de Bahia, d’origine algérienne, “s’est battue pour la France”. Mais aujourd’hui, pour  la jeune retraitée, c’est la désillusion au “pays des droits de l’homme”. 

Bahia n’a jamais été mariée et n’a pas d’enfants, et elle regrette que l’Etat n’épaule pas assez les personnes célibataires. “J’ai cotisé, mais je n’ai droit à aucune aide. J’ai demandé à l'administration s’il n’y avait pas des solutions, mais il y a toujours quelque chose qui ne va pas, je ne rentre pas dans la case. Je vis seule, alors je n’ai pas le droit aux aides. Je suis seule, donc je dois crever ?

Aujourd’hui, après trois mois de lutte avec seulement 440 euros pour vivre, Bahia est désespérée. Elle a tout même déposé une demande afin qu’on augmente sa pension de retraite. “Ma vie, ce sont des catastrophes sur des catastrophes. Quand vous êtes au plus profond du trou, vous n’avez plus envie de vous battre. Je n’y crois plus, mais j’espère tout de même qu’on va augmenter ma pension, sinon, je ne saurai pas quoi faire, à part aller travailler, mais avec tous les problèmes de santé que j’ai… Je me sens délaissée”, s’épanche la retraitée. “Mon père est mort pour la France, et aujourd’hui, en guise de reconnaissance , personne ne nous aide”.

Bahia, 440 de retraite par mois : “Ça fait des mois que je ne fais pas les courses, le frigo est vide” 

Pour vivre, et pour manger, Bahia essaie de s’organiser. Mais la chose n’est pas aisée. Dès qu’elle reçoit sa pension, elle règle son loyer et ses factures. Grâce aux APL, son loyer lui coûte 240 euros mensuels contre 430 sans cette aide. Et puis, il faut payer les factures : électricité, internet, téléphone... et les impayés, qui continuent d’arriver tous les mois. 

Tant pis si après, je n’ai pas de quoi manger, confesse-t-elle. Cela fait des mois que je n’ai pas fait de courses, le frigo est vide”. 

Alors, pour s’alimenter un minimum, Bahia compte sur le système D, et la solidarité. “Heureusement, il y en a, de la solidarité”, raconte la sexagénaire. “Mon frère, ma soeur ou mes voisins me donnent parfois à manger, mais je n’ose pas leur demander, car je sais que tout le monde galère pour joindre les deux bouts”. 

Un temps, la retraitée s’est tournée vers les Restos du Coeur et le Secours populaire. Mais elle enchaîne les déconvenues. “Aux Restos, on ne nous donnait pas grand chose. Mais surtout, quand j'arrivais à la maison et que je déballais les produits, tout était périmé. J’ai faim, mais je garde ma dignité, et je refuse de manger des choses qui peuvent me rendre malade” raconte Bahia. Au Secours populaire, c’est un autre problème qui lui fait prendre la porte : “ils nous demandaient une participation de 2 ou 3 euros, certes c’est minime pour la plupart des gens, mais moi, je ne les ai même pas!”. 

Bahia, 440 de retraite par mois : "Aujourd'hui, voyager, c'est sur mon balcon"

Cette vie de galère est bien loin de la retraite que Bahia avait imaginée pour elle. “Je ne connais rien à part Woippy, se plaint la sexagénaire. Ce n'est pas la retraite que j’imaginais. Je me disais : je vais pouvoir profiter, voyager… Aujourd’hui, voyager c'est sur mon balcon…” .  

En témoignant, elle veut lancer un appel, un cri presque, pour qu’enfin, on entende les gens qui, comme elle, vivent dans une extrême précarité. “C’est dur. Plus on va vers le futur, plus on s’enfonce dans la galère. Personne ne nous aide. Les politiques ne se rendent pas compte de la réalité de nos vies, avec leurs costumes à 10 000 euros ! On nous oublie dès qu’ils sont élus. Les pauvres, ça ne les intéresse pas. Ça fait trop tâche au paysage.” conclut Bahia.  Son souhait, dans l’immédiat : qu’on augmente sa pension, même de 50 euros, pour qu’elle puisse vivre un peu plus dignement.

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