« On perd 900 millions d’euros par an » : Thierry Marx dénonce l’usage des titres-restaurant dans la grande distribution
Alors que les salariés français utilisent de plus en plus leur solde pour remplir leur frigo plutôt que pour s'attabler le midi, une nouvelle étape vient d'être franchie. L'enseigne néerlandaise Hema, célèbre pour ses objets de décoration et son petit aménagement, est désormais habilitée à encaisser ces titres de paiement. Si l'enseigne ne vend pas de plats du jour, elle propose néanmoins des snacks, gaufres et boissons, ce qui lui permet techniquement de prétendre à cet agrément.
Cette situation cristallise la colère des professionnels de la restauration, qui voient s'échapper une part gigantesque de leur chiffre d'affaires historique vers des acteurs dont le cœur de métier est bien éloigné de l'assiette servie à table. Pour Thierry Marx, chef étoilé et président de l'Umih (Union des Métiers et des Industries de l'Hôtellerie), la coupe est pleine. Il pointe du doigt un système devenu incohérent qui menace directement la survie de nombreux établissements.
L'affaire Hema : le symbole d'un système à bout de souffle ?
L'arrivée de magasins de décoration dans le périmètre du titre-restaurant sonne comme un signal d'alarme pour la profession. Le syndicat patronal redoute que cet achat de produits alimentaires avec tickets restaurant chez Hema ne soit que le prélude à une extension sans fin du dispositif. Si une enseigne de maison peut le faire sous prétexte de vendre des gaufres, où s'arrêtera-t-on ?
L'Umih met en garde contre une banalisation totale : "Il suffira à une chaîne de magasins de sport de commercialiser des barres énergétiques et des bouteilles d'eau et à des magasins de prêt-à-porter, quelques snacks ou friandises pour être éligibles au dispositif des titres-restaurant", s'inquiète l'organisation auprès de BFMTV.
Les conséquences financières sont lourdes. Selon les estimations syndicales, ce glissement des dépenses vers le commerce de détail représente une hémorragie financière majeure. La perte de revenus pour les restaurateurs selon Thierry Marx s'élève ainsi à 900 millions d'euros par an. Une somme colossale qui ne transite plus par les caisses des bistrots et brasseries, fragilisant un secteur déjà éprouvé par l'inflation.
Pourquoi les restaurateurs crient-ils à la concurrence déloyale ?
Franck Chaumès, président de la branche restauration de l'Umih, rappelle sur BFMTV que "ces titres sont censés orienter vers le restaurant, et non vers la grande distribution". L'utilisation des titres-restaurant dans la grande distribution détourne, selon eux, l'avantage fiscal de son objectif initial : assurer un repas de qualité au salarié durant sa journée de travail.
Le combat se joue aussi sur le terrain fiscal. Les restaurateurs dénoncent une distorsion de concurrence flagrante liée à la différence de TVA entre restauration et grande distribution. En effet, lorsqu'un supermarché vend un plat préparé ou un sandwich, il applique une TVA réduite à 5,5%. À l'inverse, si ce même salarié consomme un plat assis dans un restaurant, l'établissement doit s'acquitter d'une TVA à 10%. Cet écart de 4,5 points désavantage mécaniquement la restauration traditionnelle face aux rayons traiteurs des grandes surfaces.
Cette situation a été accentuée par la prolongation de l'usage des titres-restaurant jusqu'en 2026 pour l'achat de tous les produits alimentaires, même non directement consommables (pâtes, riz, viande). Initialement pensée comme une mesure de soutien au pouvoir d'achat pendant la crise sanitaire, cette dérogation s'installe dans la durée, modifiant profondément les habitudes de consommation des Français au détriment des restaurateurs.