Sexualité après 60 ans : qu'a-t-elle de plus qu'à 20 ans ?IllustrationIstock
INTERVIEW. Dans la tête de nombreux (jeunes) Français, les retraités n'ont plus de vie intime. Rien n'a jamais été plus faux, nous explique le docteur Sébastien Garnero. Il revient, pour Planet, sur les spécificités des rapports passés 60 ans.
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Un nouveau chapitre de la vie. Après 60 ans, les Français connaissent de nombreux changements, tant sur le plan professionnel que personnel. Retraite, enfants qui sont grands, temps retrouvé... C'est le moment, pour beaucoup, de faire un point sur leurs envies pour le futur. Pour les couples, c'est aussi l'occasion d'entamer un nouvelle page et de passer plus de temps ensemble. Pour les célibataires, c'est peut-être le temps des nouvelles rencontres, puisque de nombreux sites sont dédiés aux plus de 60 ans.

Sexualité des seniors : cultiver son désir en vieillissant serait bon pour la santé

Il y a un autre aspect de la vie qui est trop souvent oublié, la sexualité. Différente mais toujours présente à 60 ans et plus, elle a ses spécificités et ses problématiques, mais elle n'a rien à envier à la sexualité des trentenaires. D'après une étude réalisée par The Conversation, il serait même très important de conserver une activité sexuelle en vieillissant. Le média indépendant a notamment remarqué une corrélation entre la santé et la vie sexuelle des personnes âgées. "Les hommes et les femmes qui rapportaient une diminution de la fréquence de leurs rapports sexuels" seraient davantage enclins à considérer que leur santé est insatisfaisante. 

En outre, le sexe a de grandes vertus lorsque l'on vieillit. Les niveaux élevés d'endorphine libérés par le plaisir sexuel conduiraient à une meilleure activation du système immunitaire, "ce qui peut avoir pour conséquence une réduction du risque de cancer et de maladie cardiaque". Se sentir plus proche de son partenaire via le sexe aurait également des bienfaits pour la santé mentale. Alors, comment évolue la sexualité quand on prend de l'âge ? Planet fait le point avec le docteur Sébastien Garnero, psychologue et sexologue à Paris.

Sexualité des seniors : "Elle reste encore relativement taboue"

La sexualité des seniors est-elle toujours un tabou ?

Docteur Sébastien Garnero. Dans nos sociétés, la plupart des tabous sexuels sont petit à petit tombés les uns après les autres relevant d’une évolution des mentalités, des mœurs mais aussi de la reconnaissance que la sexualité et l’affectivité font partie intégrante de la santé et du bien-être consubstantiel du développement et de l’épanouissement humain, au même titre que la santé mentale et physique, selon la définition de l’OMS. Or, certains tabous demeurent, notamment celui qui laisse sous silence la sexualité des plus de 60 ans et de la personne âgée. On perçoit bien que la sexualité des plus de 60 ans reste encore relativement taboue dans notre société, comme si vieillissement devait rimer avec abandon de la sexualité, ou asexualité, absence de libido, de désir…

Comment l’expliquer ?

Docteur Sébastien Garnero. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer. D'abord la difficulté à percevoir das notre société le phénomène de vieillissement naturel chez l’Homme, d’autant plus que les valeurs dominantes font l’apanage de la jeunesse, de la beauté, de la productivité, de la performance… Il y aussi la difficulté, pour les jeunes générations, à se représenter l’acte sexuel chez leurs aînés (parents, grands-parents…), qui les renvoient à autre chose que les fonctions parentales ou de grands-parents, qui sont associées à une désexualisation des relations. Il y a aussi l’idée que la libido et le désir des ainés ne seraient plus possibles avec l’âge dans le cadre d’un processus de vieillissement du corps. Les aînés eux-mêmes continuent, en partie, à adhérer à certains stéréotypes sociaux !

Sexualité des seniors : "La fonction sexuelle est toujours présente et de qualité"

Quels sont les principaux préjugés que les jeunes générations portent sur la vie sexuelle de leurs ainés ?

Docteur Sébastien Garnero. Le premier veut que les personnes âgées ne feraient plus l’amour, or elles ont toujours une vie affective et sexuelle en vieillissant. En 2015, une étude britannique de l’université de Manchester réalisée sur 7 000 aînés révélait que plus de la moitié des hommes, environ 54% et un tiers des femmes, 31%, âgés de plus de 70 ans disaient continuer à être sexuellement actifs, avec un tiers d’entre eux qui auraient au moins deux relations sexuelles par mois.

Le deuxième stéréotype concerne les femmes, puisqu’il dit que la ménopause entraînerait systématiquement une absence de désir. En réalité, pour au moins une femme sur deux il n’y aurait aucune réelle conséquence sur son désir. En revanche, il existe chez une majorité de femmes des symptômes plus au moins présents inhérents à la ménopause tels que les bouffées de chaleur, les difficultés de lubrification, la dyspareunie [douleurs, NDLR] au moment du rapport…

Le troisième veut que la plupart des personnes âgées auraient des dysfonctions sexuelles, or la fonction sexuelle est toujours présente et de qualité, même si elle met un peu plus de temps à s’activer qu’au jeune âge, tant au niveau de la lubrification que de l’érection. Il en existe aussi beaucoup d’autres : que les personnes âgées préfèreraient la tendresse aux rapports sexuels – ce qui est partiellement faux car cela dépend des couples, que les personnes âgées ne cherchent pas à rencontrer d’éventuels partenaires ou encore que les seniors auraient une vie sexuelle moins active et surtout plus inhibée. Un sondage Ifop réalisé en 2017 montre au contraire que 43% des femmes de 60 ans et plus ont recours à un sextoy et que près d’un homme sur deux du même âge a déjà utilisé un jouet sexuel dans sa vie.

Qu’a de plus la sexualité des sexagénaires, par rapport à celle des quadragénaires ou même des quinquagénaires ?

Docteur Sébastien Garnero. Déjà le contexte est très différent, bien souvent on est complètement libéré des contraintes sociales comme l’éducation des enfants, mais aussi des vicissitudes professionnelles et donc on a un rapport différent au temps. On a nécessairement plus de temps et une nouvelle façon de vivre, ainsi qu’une maturité et une certaine sagesse de la vie. Pour la plupart des seniors conservant une sexualité active, elle sera envisagée comme un surcroît de plaisir, comme un plus dans leur existence. La sexualité faisant partie intégrante de leur vie affective sera également libérée, pour la plupart, de cette quête de performance et autres injonctions vaines (durée, nombres de rapports, érection, orgasmes…) que l’on peut voir aux autres âges de la vie. Autre aspect important, une meilleure prise en compte des limites de leurs propres corps leur permet aussi paradoxalement une certaine liberté au travers de pratiques sexuelles qui deviennent sensuelles, exploratoires, inventives pour certains, qui s’autorisent à vivre plus naturellement et intensément leur vie amoureuse.

Sexualité des seniors : "La libido des hommes restera supérieure"

À 60 ans et plus, quelles sont les différences entre hommes et femmes ?

Docteur Sébastien Garnero. Les effets de l’âge sur la sexualité de l’homme et de la femme sont différents et liés en grande partie aux phénomènes hormonaux dans un premier temps et des processus de sénescence [vieillissement des organismes, NDLR] dans les âges avancés notamment. La différence majeure est que pour les hommes la capacité de reproduction n’est que partiellement touchée et que les phénomènes de transformations physiques et déstabilisations psychiques seront moindres sur son image du corps et de soi, puisqu’ils conservent une imprégnation hormonale en testostérone même si elle connaît une baisse progressive et qui commence à être significative aux alentours de 65-70 ans.

Chez la femme, l'arrivée de la ménopause entraîne bien souvent de nombreux bouleversements. Tout d'abord, des changements physiques. La ménopause correspond à une étape naturelle chez la femme, elle désigne la baisse de la production d'hormones et la disparition de l'ovulation. Physiquement, la ménopause cause une sécheresse vaginale et une modification corporelle. Tous ces changements entraînent une perte de l'estime de soi et peuvent donc déboucher également sur une baisse de la libido. Heureusement, cela n'arrive pas à toutes les femmes. Certaines ressentent au contraire un regain de la sexualité, car elles se sentent libres, plus autonomes et soumises à moins de contraintes. Et c’est bien ce carrefour existentiel de la ménopause et post ménopause qui sera déterminant pour une grande partie des femmes concernant cette adaptation à ce changement de façon constructive.

Pour les hommes, avec l’avancée en âge, la crainte d’une perte de vitalité, d’une peur de vieillir, s’associera à l’appréhension de dysfonctionnements érectile intermittents qui constituent pour beaucoup un indicateur de leur virilité et une composante de leur identité masculine. Pour certains, on pourra voir également un retentissement sur l’estime de soi et leur image. Le contexte de sécurité affective et le profil de personnalité sera important pour les deux sexes ainsi que l’investissement initial de la sexualité durant. Sur le plan de la demande de rapports sexuels, les hommes auront bien souvent une libido qui restera supérieure à celle des femmes, même si bien entendu la variable individuelle sera également prépondérante dans ce domaine. L’impact de ces phases sera donc différent et tiendra compte également de la singularité de chacun.

Sexualité des seniors : "Si les difficultés s'installent, il faut consulter"

Qu’est-ce qui peut agir comme un frein à la libido après 60 ans ?

Docteur Sébastien Garnero. La plupart du temps, ce sont les idées reçues et préjugés que l’on a plus ou moins intégrés et dont il faut se défaire. Oui on peut tout à fait avoir une sexualité épanouie à plus de 60 ans. La routine dans le couple et le "laisser aller" qui fait que l’on ne crée plus le désir, la désirabilité et un espace de séduction chez certains couples sont de premiers freins. Autres freins, l’existence de troubles ou difficultés psychologiques (stress, image et estime de soi, anxiété, dépression...) ou dysfonctions sexuelles qui nécessitent d’être traités en psychothérapie individuelle et/ou en couple et sexologie. Si les difficultés s'installent, il ne faut pas hésiter à consulter un spécialiste type psychologue pour les remaniements psychiques personnels ou de couple et un sexologue pour les problématiques sexuelles.

Il y a aussi les soucis de santés physiques (athérosclérose, hypertension, diabète, dérèglements hormonaux, problématique cardiovasculaire, douleurs physiques...) qui peuvent altérer la vie affective psychologique et sexuelle. Un suivi régulier en médecine générale et spécialisée est également important avec des examens de routine réguliers.

Pourquoi c'est important de maintenir une vie sexuelle épanouie à cet âge ?

Docteur Sébastien Garnero. D’une façon générale, continuer à investir sa vie affective et sexuelle tout au long de la vie est un bon indicateur de longévité, de qualité de vie en bonne santé et de sa sociabilité. Sur un autre plan, se situer dans un corps et un esprit au travers d’une logique de désir, de plaisir, d’affectivité permet un meilleur épanouissement. D’ailleurs de nombreuses études corroborent ces faits que plus on continue à avoir une vie affective et sexuelle et meilleure sera la qualité de vie et la santé globale de la personne même à des âges avancés.