Les erreurs du livre d'Alain Juppé

Selon moi, le livre d'Alain Juppé, Cinq ans pour l'emploi, sera une référence incontournable jusqu'à l'élection présidentielle, sinon après : toute personne qui s'intéresse à l'économie doit avoir cet ouvrage sur sa table de chevet.

Il serait indécent de résumer en une page une critique sérieuse d'un tel recueil de propositions, parfois précises et concrètes. Dans le présent billet, on va se limiter à quelques remarques évidentes.

Evoquons d'abord certaines des propositions fortes qui peuvent être acceptées par les Français. Page 33, "supprimer les règles, formalités ou procédures inutiles". Page 35, "alléger les règles sur le logement". Page 38, "faire tomber toutes les contraintes anti-productives". Page 89, "zéro charges sur le SMIC" : c'est ambitieux mais souhaitable. Page 91, "il faut agir sur l'emploi peu qualifié". Page 92, "augmenter d'un point la TVA" : oui, mais un point ne suffira pas. Page 93, "vérifier que les compléments de revenus (pour les assistés) restent significativement en dessous des revenus du travail" : oui, mais ce ne sera pas évident à mettre en œuvre. Page 96, faciliter "le référendum d'entreprise". Page 105, "encourager … l'actionnariat salarié". Page 107, relever le "plafonnement du quotient familial". Pages 113 et 116, développer "l'e-santé".  Pages 126 et 205, "annuler la réforme du compte pénibilité". Page 160, "confier à un organisme … la mission de régler le fournisseur d'un marché public, en cas de retard de paiement de son client public" : pourquoi ne l'a-t-on pas fait plus tôt ? Page 204, "l'application de l'ensemble des obligations actuelles consécutives au franchissement des différents seuils sociaux sera neutralisée pendant cinq ans pour les entreprises qui les dépasseront". Page 207, relever les aides pour le développement des emplois de service à la personne. Page 220, "deux jours de carence seront rétablis dans la fonction publique". Page 226, "l'apprentissage sera activement développé en agissant sur les principaux verrous qui limitent aujourd'hui son développement".  

Face à cet ensemble – non négligeable – de réformes souhaitables, des bobos sectaires, des politiciens inconscients et des responsables syndicaux attardés hurleront mais cela n'ira pas loin car les Français, dans leur grande majorité, ont bien conscience qu'il faut lever ces blocages idéologiques et/ou électoralistes.

Mais il y a aussi de grossières lacunes que l'on peut taxer, par politesse, d'invraisemblable naïveté. En voici quelques exemples.

Page 18, "nos élus locaux sont la colonne vertébrale de la République" : pas un mot sur les dérives clientélistes qui ne peuvent qu'inciter à la corruption. Page 30, en France, "le capital est lourdement taxé" : pas celui des plus riches. Page 118, réserver l'AME aux "seules situations d'urgence" : qui décidera de l'urgence. Page 211, "supprimer l'ISF" : pourquoi pas mais à condition d'instaurer un impôt sur les très grosses fortunes. Pages 217 à 219 : en trois pages, on nous "explique" comment faire presque cent milliards d'économie ; ce n'est pas sérieux ; tout le monde sait que c'est là l'un des défis majeurs du prochain quinquennat ; ce thème, à lui seul, mériterait un livre entier. Page 220, "le régime de rémunération des fonctionnaires sera simplifié pour accroître la part de la rémunération relevant de la performance" : qui jaugera cette "performance" ? des "petits chefs" aux ordres des apparatchiks ; la grille de rémunération des fonctionnaires a trouvé un point d'équilibre raisonnable ; il ne faut y toucher qu'avec beaucoup de tact et de de prudence. Page 221, "définir un contrat de responsabilité avec les collectivités territoriales" : il y a belle lurette que celles-ci nous promettent des restructurations pour faire des économies alors que c'est exactement l'inverse qui se produit ; si l'Etat veut une amélioration, il ne peut pas compter sur les élus locaux ; il faut qu'il prépare puis impose des directives précises et contraignantes. Page 229, "mettre en place un dossier social unique" : oui, mais comment réaliser concrètement ce travail d'Hercule. Pages 186 et 230, "l'Europe devra être plus vigilante face au dumping pratiqué par certains pays" : quelle naïveté ; si l'Europe voulait s'engager dans cette voie, il y a longtemps qu'elle l'aurait fait ; c'est à la France d'imposer unilatéralement des taxes compensatoires. Page 232, "relancer le moteur franco-allemand" par l'Europe : non, il faut négocier directement des accords bilatéraux avec l'Allemagne, en évitant le carcan de Bruxelles.  

Enfin, il y a tout ce qui est intéressant mais contestable ou amendable : on en reparlera.

Les lourdes insuffisances précitées ouvrent un boulevard pour Marine Le Pen : saura-t-elle en profiter ? Or, on dit que celle-ci n'arrive pas à faire publier son livre ; c'est une grave erreur ; que l'on fasse partie de ses fans ou de ses adversaires, elle est, de fait, un acteur majeur de la vie politique française ; on doit savoir ce qu'elle propose. Notons que le problème ne se situe pas au niveau de la publication – qui est facile et peu onéreuse – mais au niveau de la distribution. Cela veut-il dire que les grands groupes et les multinationales ont plus peur d'elle que de Christiane Taubira ?

En vidéo sur le même thème : Alain Juppé au 20H de TF1 : "Je propose une vraie révolution" pour baisser le chômage

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