Au Président de la République de la part d'un député lucide

Le Président de la République a réclamé aux parlementaires frondeurs plus de lucidité après l’utilisation du 49-3 pour faire passer la loi Macron. Le recours à cette disposition brutale de la Ve République aurait pu être évité. Plutôt que de chercher un hypothétique accord avec une partie de l’UDI et de l’UMP, il aurait été surtout nécessaire de trouver le compromis possible avec les députés hostiles ou réticents et pas seulement frondeurs. Le Bureau national du Parti Socialiste l’a reconnu en estimant que son mémorandum n’avait pas été suffisamment étudié.

Dans cette loi fourre-tout, plusieurs articles constituent en effet des marqueurs à vrai dire éloignés de la recherche du "progrès humain" qu’ambitionne désormais la récente charte des socialistes : la libéralisation du travail le dimanche et en soirée sans compensations suffisantes, la diminution des obligations des employeurs en cas de Plan de Sauvegarde de l’Emploi (PSE), les ordonnances pour réformer le droit de l’environnement, les privatisations des aéroports, la libéralisation des autocars et les dispositions fiscales visant à élargir l’exonération d’impôt des dirigeants étrangers en France et à diminuer la fiscalité des actions gratuites qui profitent essentiellement aux grandes entreprises du CAC 40. Ces deux dernières mesures feront perdre plusieurs centaines de millions d’euros à l’État et tournent le dos aux engagements de 2012 sur la justice fiscale.

Le procès en sorcellerie a été immédiatement instruit à l’encontre des députés frondeurs accusés de ne pas comprendre les Français favorables au texte. Un minimum d’honnêteté intellectuelle conduira rapidement à admettre que nos concitoyens ne connaissent de la loi Macron que la question du dimanche et encore de façon imparfaite. Évidemment ces députés ne seraient pas dans la réalité et encore moins modernes parce qu’ils se refuseraient à réformer notre droit social archaïque et notre économie bloquée. Entre J.J Urvoas accusant il y a déjà quelque temps les frondeurs d’être des djihadistes et B. Le Roux qui déclare aujourd’hui qu’ils ont la possibilité de se placer hors du groupe socialiste, ces intimidations et ces menaces ne vont pas favoriser ni le respect et la fraternité au sein du groupe parlementaire et du parti, ni surtout le rassemblement indispensable autour du Président de la République à la fois pour poursuivre le quinquennat et pour lui permettre de gagner à nouveau en 2017.

Oui je veux être lucide et je croyais peut être naïvement que nous avions gagné collectivement en lucidité depuis le 21 avril 2002. Que dix ans après, en 2012 les engagements lucides du candidat F. Hollande pouvaient être tenus et devaient être nécessairement tenus face à la poussée populiste de droite et d’extrême droite. Qu’il nous fallait impérativement "retrouver le sens du peuple" et "se réinscrire dans une perspective populaire sans faire de populisme" selon les expressions justes de Laurent Bouvet dans Le sens du peuple, livre publié à la veille de l’élection présidentielle. Au lieu de cela ce sont les partisans du social-libéralisme décomplexé et pour certains d’entre eux adeptes des méthodes brutales héritées de leur jeunesse militante qui inspirent pour l’heure le cours des choses. Le contrat qui nous lie aux Français est celui de 2012. Entre l’écart admissible par rapport aux engagements et la dérive inacceptable sur la politique économique et sociale ressentie par nombre de parlementaires au-delà des frondeurs, la nécessaire discipline de groupe rencontre les limites de la conscience individuelle de chacun d’entre nous.

Être lucide en ce début 2015 après les assassinats commis par les nouveaux fous de Dieu contre les dessinateurs de Charlie Hebdo accusés de blasphème, contre des policiers et contre des juifs, c’est mesurer combien notre communauté nationale est fracassée par le délitement de notre cohésion nationale. Nous sommes tous d’accord sur le constat. Le multiculturalisme sur le modèle anglo-saxon est un échec et l’intégration sur le modèle français est en panne. La nation, la république et la laïcité ont été largement abandonnées et donc récupérées par le Front national. Presque partout en Europe les populismes menacent.

Être lucide c’est aussi mesurer comment sous le poids de inégalités sociales et patrimoniales notre cohésion sociale s’est dangereusement fissurée. Or précisément certaines des dispositions de la loi Macron vont aggraver la régression sociale. Ce n’est pas être conservateur que de le dire, ce n’est pas être réformateur que de le faire. Il y a un certain temps déjà J.P Chevènement rétorquait à ceux l’accusant de se complaire dans la naphtaline qu’il préférait celle-ci à la poudre de perlimpinpin qui comme chacun le sait est un remède prétendument miraculeux mais totalement inefficace.

Être lucide enfin ce serait maintenant de ne pas se contenter en Europe d’accepter une fausse restructuration de la dette grecque mais pour les gauches française et italienne d’aider vraiment la Grèce et de proposer une véritable refondation démocratique de la zone euro ainsi qu’une remise en cause de l’austérité budgétaire.

Bref les arrières pensées et les manœuvres des uns et des autres concernant le prochain congrès de Poitiers sont tout à fait subalternes tant il est vrai que celui-ci est déjà bien ficelé. Donc pas de faux débat. Ce que les frondeurs demandent depuis des mois c’est essentiellement de rééquilibrer les choix du Président et du gouvernement dans le sens d’une plus grande justice sociale et fiscale. Le double échec des discussions par branche sur les contreparties au pacte de responsabilité et de celles sur la réforme des rapports sociaux valide cette position et ces propositions. Ce n’est pas l’acte d’autoritarisme du 49-3 pour faire passer la loi Macron qui y changera quelque chose. La France a besoin d’autorité a dit le Premier ministre. Elle a aussi besoin de volonté. Pour cela la gauche se doit de retrouver l’esprit du Bourget qui rassemble et qui unit.

Le monde a certes changé. Tous les partis socialistes ont fait leur Bad-Godesberg depuis longtemps et les Français aussi depuis le tournant de la rigueur en 1982. La mondialisation néo-libérale produit ses effets destructeurs sur l’ensemble de la planète. Le rêve européen n’enchante malheureusement plus. Mais nos réformateurs modernes voulant maintenant un parti socialiste qui ne sera même plus social-démocrate poussent vers la sortie tous les frondeurs députés et militants qui croient encore dans les engagements de 2012. Alors tant pis pour les allergiques à la naphtaline, je préfère relire Jaurès qui en 1901 à la recherche persévérante de l’unité des socialistes dans le combat contre le capitalisme de la première mondialisation écrivait dans la préface intitulée "Question de méthode" du recueil d’articles Études socialistes : "…je n’ai jamais négligé l’œuvre de réforme, et toujours je m’efforçais de donner à nos projets de réforme une orientation socialiste".

Question de méthode donc, question de convictions aussi. Soyons lucides jusqu’au bout avant qu’il ne soit trop tard. La cohésion nationale et la cohésion sociale sont indissociables dans notre pays. Aujourd’hui seul le Président de la République peut être à l’initiative du rassemblement nécessaire pour relancer la croissance dans la justice sociale conformément à nos engagements collectifs de 2012.

Voir en vidéo sur le même thème : L'article 49-3, c'est quoi ?