Police nationale : pourquoi ils veulent tous devenir municipaux ?

Publié par Matthieu Chauvin
le 06/01/2026
Policiers municipaux
Istock
Face à une vague de départs sans précédent, accentuée par l'attrait de la territoriale, le ministère de l'Intérieur déploie un plan de revalorisation massive pour 2025 afin de retenir ses troupes.

C’est un phénomène qui inquiète au plus haut sommet de l’État. Depuis plusieurs années, les rangs des forces de l’ordre s’éclaircissent à un rythme alarmant, obligeant le ministère de l'Intérieur à réagir. Au-delà des départs naturels à la retraite, l’institution fait face à une crise de vocation et de fidélisation inédite, pointée du doigt par la Cour des comptes. Pour endiguer cette dynamique et assurer la sécurité du quotidien, le gouvernement mise sur un portefeuille de mesures financières attractives qui entreront en vigueur ou s'intensifieront entre 2025 et 2027.

Une hémorragie historique des effectifs

Les chiffres sont sans appel et révèlent une tendance de fond. Selon un rapport de la Cour des comptes sur l'exécution budgétaire, la police a enregistré 10 840 départs en 2021, marquant une augmentation spectaculaire de +33 % en quatre ans. Si ce pic a marqué les esprits, la situation ne s'est pas résorbée depuis.

En 2024, le total des sorties, incluant les retraites et les changements de corps, s'élevait à 12 657 départs. Cette hausse des démissions dans la police nationale n'est pas uniquement due à la pénibilité du métier : elle résulte d'un véritable marché de l'emploi concurrentiel. En effet, une part significative de ces fonctionnaires ne quitte pas l'uniforme, mais change simplement de couleur, troquant le bleu national pour le bleu municipal, rapporte RMC, qui révèle : "entre 2020 et 2024, au moins 70 policiers nationaux ont rejoint la police municipale, selon le ministère de l’Intérieur." Ce chiffre pourrait toutefois être largement sous-évalué d'après le syndicat FO Police municipale et ne prend pas en compte ceux qui utilisent la possibilité de démissionner pour l'intégrer (voir plus bas).

Des passerelles simplifiées vers la municipale

Pourquoi cet exode vers les collectivités locales ? Outre des conditions de travail souvent jugées plus favorables - horaires fixes, proximité du domicile, moindre pression judiciaire - le cadre légal a évolué. Les décrets n° 2020-1243 et n° 2020-1244 du 9 octobre 2020 ont considérablement fluidifié les mouvements.

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Ces textes ont facilité la mobilité, permettant aux agents de glisser d'une fonction publique à l'autre sans démissionner. L'argument massue réside dans la formation : alors qu'une nouvelle recrue doit suivre un cursus de six mois, la durée est réduite à trois mois pour les policiers nationaux qui rejoignent la police municipale par la voie du détachement. Cette "concurrence" directe fragilise les commissariats, souvent incapables de s'aligner sur la qualité de vie offerte par certaines mairies.

"On a même des collègues qui préfèrent démissionner plutôt que de passer par le détachement pour repasser ensuite le concours et entrer dans la police municipale" explique Ludovic Durand, secrétaire général de FO police municipale, sur RMC.

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Un policier "démissionnaire" témoigne

Toujours auprès de nos confrères, Yannick Leveque, lui-même policier "démissionnaire", livre ce témoignage édifiant. Pourtant, de la "municipale", il avait voulu et réussi à accéder à la "nationale", ça n'a duré que deux ans : "Je me suis vite rendu compte que pour moi la police municipale, c’était mieux. Là, tous les jours, je côtoie des anciens policiers ou gendarmes nationaux qui sont passés en municipales et clairement, ils ne regrettent pas. Parce que les missions répétitives et abrutissantes qu’ils avaient en nationale, les astreintes, les gardes d’hôpital, les gardes de détenus etc. Nous on ne fait pas ça

Il assure : "Ça m'a permis de trouver un bien-être au travail. D’être polyvalent, d’être proche des gens. Mais aussi faire des interpellations, faire des missions de police-secours. Il n’y a pas la pression qu’on peut retrouver en police nationale ou en gendarmerie.” Et comme le soulignent nos confrères, c'est souvent mieux payé et moins dangereux...

Primes et fidélisation : la riposte financière

Face à ce constat, la place Beauvau contre-attaque via la Loi d'orientation et de programmation du ministère de l'Intérieur (LOPMI). L'objectif est double : recruter 8 500 postes supplémentaires en cinq ans, mais surtout garder les agents déjà formés.

Le levier principal est financier. Une attention particulière est portée à l'indemnité de fidélisation des policiers en 2025, spécifiquement en Île-de-France, zone où le turnover est le plus critique. Cette prime sera progressivement revalorisée, de 2 404 euros par an depuis le 1er juillet 2025, avant de grimper à 2 704 euros au 1er juillet 2027. Pour les nouvelles recrues s'engageant sur huit ans dans la région capitale, une prime forfaitaire de 9 000 euros est également mise sur la table.

Enfin, la pénibilité spécifique des horaires décalés est mieux reconnue. Le plan prévoit la revalorisation de la prime de nuit des policiers, avec un objectif ambitieux : le triplement de l'indemnité à l'horizon 2027, faisant passer le montant de 60 euros à 180 euros pour certains cycles horaires. Reste à savoir si ces mesures suffiront à rééquilibrer le rapport de force entre la police nationale et la concurrence de la police municipale sur le long terme.

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