Les ELCO : une atteinte à la laïcité ?

Au 2e semestre 2013, un rapport du défunt Haut Conseil à l’Intégration (HCI) remis au Premier ministre portait un jugement très critique sur la pratique des ELCO (Enseignements des Langues et Cultures d’Origine) en France. Ses conclusions restées jusque-là confidentielles ont été rendues publiques par un article de Marie-Christine Tabet dans le Journal du Dimanche du 01/03/2015. La polémique est devenue politique puisque des députés s’en sont emparés pour demander l’abrogation des ELCO ou les défendre. Point fixe sur un dispositif discret et un rapport explosif.

Qui a créé les ELCO et à quelle date ?

Le programme ELCO est régi par la circulaire n° 75-148 du 9 avril 1975, à une époque où l’immigration de travailleurs était considérée comme provisoire. L’objectif était de maintenir un lien avec le pays d’origine dans la perspective du retour. On impute souvent cette idée à Lionel Stoléru, secrétaire d’Etat chargé des travailleurs manuels et immigrés dans les gouvernements Chirac et Barre (1974-1981) qui a laissé son nom à la "prime pour le retour" de 10.000 francs pour ceux qui revenaient au pays (le "million Stoléru"), souvent critiquée car détournée de son objectif initial.

On cite à ce propos la directive européenne de 1977. Que dit-elle ?

Cette directive date d’une époque où le Conseil des Communautés Européennes, ébauche de la future Union européenne, ne comportait que 9 membres : l’Allemagne, la France, l’Italie, les 3 pays du Bénélux, le Danemark, l’Irlande et le Royaume-Uni, et où l’immigration de travail n’était pas sédentarisée.  Elle enjoint aux Etats membres de promouvoir dans le cadre d’accords bilatéraux "un enseignement de la langue maternelle et de la culture du pays d’origine en faveur des enfants". Les pays concernés sont au nombre de neuf : l’Algérie, la Croatie, l’Espagne, l’Italie, le Maroc, le Portugal, la Serbie, la Tunisie et la Turquie. Un seul est membre de l’Europe : l’Italie dont proviennent nombre de travailleurs migrants. L’Afrique subsaharienne et l’Extrême-Orient qui fournissent également un contingent important d’immigrés ne figurent pas dans cette liste mais beaucoup de leurs migrants étaient célibataires.

Combien d’élèves sont aujourd’hui concernés ?

Ce dispositif qui est optionnel touche 92.500 élèves dont 87.000 dans le primaire (sur 8 millions d’élèves). Il est réservé à des enfants dont au moins un des deux parents est né dans le pays d’origine. Les principaux enseignements concernent  l’arabe (57.145) et le turc (16.555). Selon le HCI, la progression est de 16% sur les cinq dernières années en corrélation avec la progression du  nombre d’élèves relevant de ces deux cultures. Pourtant il y a dans de nombreuses écoles de la République plus d’élèves d’origine subsaharienne que d’élèves d’origine maghrébine. Mais le wolof ou le bambara ne font pas à notre connaissance partie de cet enseignement.

Par qui et quand sont dispensés ces enseignements ?

Théoriquement,  ils doivent s’effectuer à l’intérieur de l’école élémentaire (circulaire 76-128 du 30 mars 1976), sous le contrôle des autorités académiques, et être assurés par des ressortissants étrangers payés et formés par leurs ambassades. Dans la pratique les situations sont diverses. Parfois les ambassades sous-traitent à des associations communautaires, les cours sont dispensés le samedi matin, voire dans des locaux municipaux. Certains sont assurés par deux enseignants différents comme à l’école Marcel Pagnol d’Angers : cours d’arabe pour les enfants d’origine tunisienne et cours pour ceux d’ "origine algérienne, marocaine ou autre". Quant aux contrôles, ils sont très rares.Or on peut s’interroger en lisant le rapport du Partenariat Eurafricain sur la Mémoire des Indépendances africaines (2010) à travers les manuels scolaires français et africains, ou bien en consultant les manuels scolaires algériens consacrés à la guerre d’Algérie,  sur le fossé qui existe entre l’image que La France souhaite donner d’elle-même et de son histoire et celle qui est colportée par les enseignants venant de l’étranger.

À lire aussi : "Les langues mortes, de l'histoire anciennes ?", par Xavier Demarche

Ce dispositif avait-il été évalué auparavant ?

En 2003 la commission Stasi sur la laïcité avait souligné que le dispositif glissait du "droit à la différence" au "devoir d’appartenance" ce qui limitait les élèves à l’apprentissage de la culture de  leurs parents. En 2010 le rapport du HCI dénonçait ses "effets désintégrateurs" et le risque de voir apparaître "un catéchisme islamique". Ils n’ont eu aucun effet. Le rapport de 2013 s’inscrit dans cette continuité.

Que préconise le rapport du HCI ?

La suppression pure et simple du dispositif car "la réussite des enfants de l’immigration passe avant tout par la maîtrise du français". Il est vrai que les résultats de nos élèves dans la maîtrise de la lecture par exemple sont inférieurs à la moyenne européenne comme le montre le rapport PIRLS 2011. Mais la pratique des ELCO n’en est pas vraiment responsable, vu le faible nombre d’élèves concernés et faute d’études comparatives poussées.

Comment réagissent les politiques  ?  

Plusieurs députés UMP dont Bruno Le Maire qui a déposé le 3 mars un amendement en ce sens, de nombreux blogs, l’Union Nationale Universitaire (UNI) et le FN par la voix de Marion Maréchal-Le Pen (question écrite du 3 février à Madame le Ministre de l’Education Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche) demandent la disparition du dispositif ELCO au motif "qu’il nuit à l’intégration et favorise le communautarisme".

En revanche le ministre UMP Luc Chatel en 2009 s’était déclaré favorable à son maintien. On attend les propositions de la ministre Najat Vallaud-Belkacem, mise en cause sur le même sujet en septembre 2014 par une circulaire émanant de son ministère qui proposait "d’instaurer une heure hebdomadaire consacrée à la découverte de la langue arabe" mais qui s’est révélée être un faux.

Le dispositif ELCO est-il encore adapté à l’école d’aujourd’hui ?

Nous vivons dans un pays où l’immigration s’est sédentarisée, et où le principe d’origine qui fonde ces ELCO, à savoir que "la maîtrise de la langue maternelle est un préalable nécessaire à la réussite d’une langue seconde" n’est plus d’actualité. Le Français n’est plus "une langue seconde" pour la quasi-totalité des enfants d’immigrés. De plus, ceux-ci ne reviennent au pays d’origine que pour quelques semaines de vacances au maximum et ceux d’origine maghrébine représentent aujourd’hui à peine la moitié des enfants d’origine étrangère vivant en France même si l’islam constitue le ciment principal de leur culture.

Renoncer aux ELCO,  n’est-ce pas renoncer à l’apprentissage des langues étrangères ou le confier à des associations susceptibles de l’instrumentaliser ?

La circulaire du 31 mai 2006 fait entrer les ELCO dans le champ des enseignements de linguistique dispensés dans le cadre scolaire. Les défenseurs des ELCO avancent que le bilinguisme est une chance pour les élèves et que si l’école n’assure pas la transmission de la culture de leurs parents, ce sont d’autres organismes plus militants qui s’en chargeront. Mais les ELCO ne sont pas une ouverture sur le bilinguisme comme peut l’être l’apprentissage de l’anglais puisqu’ils la limitent à la culture des parents. Il y a toutefois un risque que la disparition du dispositif incite certains parents à se tourner vers les mosquées pour une autre forme d’éducation de leurs enfants à la langue et à la culture arabe.

En définitive l’ELCO constitue-t-il une atteinte à la laïcité ?

Dans un climat passionné où "la tentation communautariste" est fréquemment opposée au "creuset républicain", le débat sur le dispositif ELCO constitue une bombe à retardement et explique sans doute pourquoi le rapport du HCI a été mis sous le boisseau par les autorités gouvernementales. Maintenant qu’il est public, on n’échappera pas à une réflexion autour d’un plan national, acceptable par la société civile  et indispensable pour le renforcement de l’apprentissage du français et des langues étrangères dont il est souhaitable que le coup d’envoi soit donné au plus vite.

Voir en vidéo sur le même thème - Najat Vallaud-Belkacem : "Comment on peut rendre l'évaluation plus parlante pour les enfants ?"