Les détectives privés ont quasiment disparu des salles obscures, mais pas du paysage. Alors que deviennent-ils ? L’enquêtrice en chef de l’agence Duluc Détective accepte de nous dévoiler ce qui se cache derrière sa célèbre enseigne.

Oubliez la mélancolie du privé en imper jetant un œil morne sur la ville à travers ses stores vénitiens, cigarette au bec et whisky à la main. Chez Duluc Détective, le fantasme s’arrête au pas de la porte. Martine Baret, petite femme rieuse de 68 ans, gère son cabinet comme celui d’un généraliste. Sourires chaleureux, salle d’attente, belles boiseries, lumières soignées, vases chinés : ce haut-lieu de l’enquête parisienne est une machine à laver le mystère. Ce qui n’est pas une raison pour mettre sa curiosité en veilleuse, une fois assis sur ses préjugés et dans le bureau de la patronne.

Pouvez-vous nous raconter rapidement l’histoire du cabinet ?"C’est une histoire de pères et de filles. L’agence Duluc a été créée en 1913 par Jean Duluc, un ancien policier. Ce cabinet était place Saint-Georges. Ensuite le cabinet a été transféré par sa fille, Mlle Duluc, au 16 Boulevard Montmartre. Mon père l’a racheté en 1945 et l’a transféré au 18 rue du Louvre.

C’est une vocation qui se transmet donc.C’est une boite extraordinaire. J’ai travaillé avec mon père dès 66 et repris le cabinet en 72. Je n’étais pas obligée, c’est un métier qui vous prend beaucoup de temps et d’énergie. Mais  je viens ici depuis que je suis née. C’est sentimental. Je suis très attachée à cette enseigne, que je n’aurais d’ailleurs jamais mise, parce que pour moi la discrétion est sacrée.

Pourquoi l’avoir gardée ?Mon père l’a posée en 1954 et je ne peux plus l’enlever. Nous faisons partie du décor, les gens ne comprendraient pas. Lorsqu’un échafaudage a masqué l’enseigne il y a quelques années, ils se plaignaient sur Internet. Certains menaçaient même de quitter le quartier !

En quoi consiste le travail d’un détective privé en 2015 ?Faires des enquêtes, des surveillances et des recherches, comme dans les années 60. La différence, c’est que tout est plus difficile à faire. Paris est un bazar innommable, avec énormément de voitures, des touristes qui prennent des photos à tout bout de champ…Et puis les gens sont plus méfiants qu’avant. Si vous planquez pendant 6 heures à une adresse, ils vont se poser des questions. Et il y a des digicodes partout. En plus, les gens restent très peu dans leurs appartements, donc les concierges ne peuvent plus nous aider autant qu’avant.

Pourquoi vos clients viennent-ils vous voir ? Des soupçons d’adultère ?Non, plutôt de la surveillance liée à des séparations. Avec le divorce par consentement mutuel, on demande aux gens d’être d’accord sur tout. Mais puisqu’ils se séparent, ils ne sont évidemment d’accord sur rien. Nous aidons les avocats à monter des dossiers. Il s’agit de pouvoir prouver, par exemple, dans le cas d’un problème de garde d’enfants, qu’une des deux personnes est alcoolique, ou a de gros problèmes financiers, et ne peut donc pas assumer cette charge.

C’est le cas le plus fréquent ?Non, ce que nous faisons le plus, c’est la recherche de personnes. On cherche des gens disparus, ou des débiteurs qui s’évanouissent dans la nature. C’est le plus intéressant d’ailleurs. Après, il nous arrive, aussi, lorsque deux personnes s’associent pour monter une entreprise, que l’une nous demande d’enquêter sur l’autre, pour savoir si elle a eu des problèmes de moralité, d’honorabilité...

Vous vous souvenez d’une enquête très particulière récemment ?Il y a ce jeune Américain qui est venu à Paris via une association étudiante il y a quelques temps, et qui a disparu. Son père s’inquiétait, et nous a demandé de le retrouver. Bon, nous avons mis la main dessus. Disons simplement qu’il s’est éclaté ici, et qu’il a fait beaucoup de choses…

Et comment faites-vous pour mener ces enquêtes ?Nous sommes cinq ici. L’un de nous est chargé du dossier, et se sert des renseignements donnés à la base pour remonter le fil. Il faut ensuite planquer, interroger les gens, les commerçants etc.

Vous avez des outils particuliers ? Des techniques ? C’est devenu un métier très réglementé vous savez. Ayant une réputation à préserver, je ne vais pas prendre d’affaires boiteuses. Je ne suis pas obligée. Je reçois quelqu’un qui m’expose son problème, et je luis dis si je peux le résoudre ou non. Si je peux, je lui fais un devis. Et ce n’est pas donné, parce que nos enquêtes engagent beaucoup de frais. Nous prenons 65 euros de l’heure, hors taxe.

Un exemple d’affaire boiteuse ?Admettons que vous ayez rencontré quelqu’un dans le train. Vous avez seulement un prénom et vous voulez retrouver la personne en question. Et bien je sais pertinemment que je n’y arriverai jamais. Moi je veux boucler mes enquêtes. Deuxièmement, si la personne a un profil psychologique un peu douteux, je ne prends pas non plus le cas. Et puis nous avons quand même certaines personnes qui nous demandent de faire des surveillances en vue d’un cambriolage ! Ils veulent même savoir si nous savons ouvrir les coffres-forts.  Enfin, ils posent seulement la question au téléphone hein.

Donc, pour en revenir à vos méthodes, pas de micros, d’écoutes téléphoniques etc…Ah non, je n’ai pas de micros et je déteste ça. Vous avez vu Mary à tout prix ? Dedans, on voit Jim Carrey (ndlr : il s’agit en fait de Matt Dillon) qui espionne les gens avec des jumelles gigantesques et qui écoute des conversations. Je suis catastrophée en voyant ce genre de choses. J’ai peur que les gens pensent que c’est ça, notre métier. Alors que c’est faux, en tout cas chez Duluc. Je n’aime pas qu’on souligne le côté fouineur sournois de la chose. Nous on ne fouine pas. On aime juste… (Elle hésite) avoir des informations.

La journée typique d’un détective privé, c’est quoi ? Il n’y en a pas. C’est ça qui est merveilleux. Il y a un côté imprévisible que j’adore. Mais il ne faut pas compter ses heures. Nous travaillons toute la semaine, et parfois toute la nuit. Pour moi, ce métier est une raison d’être. Je suis totalement investie dedans. J’ai eu des enfants, parce que c’est l’aboutissement d’une vie, mais je me souviens que j’adorais passer de Guignol à une enquête.

Comment devient-on détective privé ? Pour exercer ce métier, il faut maintenant passer par Assas. Il y a une filière spécifique. Il est impératif d’obtenir un diplôme et  une autorisation pour enquêter. Avant, un privé pouvait installer son bureau dans une chambre de bonne, et se mettre à traiter des dossiers du jour au lendemain. Heureusement, ça ne marche plus comme ça.

Qu’est ce qui fait un bon détective ?Je ne sais pas vraiment, mais je peux vous dire que dans mon cas, l’intuition féminine compte beaucoup. Je sens les choses. Mais il faut aussi  être très fort moralement, ne jamais se décourager, et être extrêmement rigoureux. On ne peut pas se permettre de donner de fausses informations. Bref, c’est un métier compliqué. Les gens me disent souvent que ça a l’air amusant, mais ce n’est pas vraiment le cas.

Vous vous confrontez tous les jours aux aspects les moins reluisants de l’humanité…J’assume complètement. Si j’accepte une affaire, je ne me demande pas si j’ai raison d’être là ou pas.

Quels sont vos rapports avec la police ? Nous n’en avons pas. Parfois nous menons des enquêtes parallèles, quand les gens ne sont pas satisfaits du travail de la police. Vous vous souvenez de la disparition des deux petites jumelles qui  ont été tuées par leur père ? J’ai eu la mère au téléphone, qui voulait que je participe à la recherche. Moi j’étais sure de ne pas aboutir dès le départ. Je lui ai dit non. Elle a été sensible à cette franchise. Et ça, on ne le sent qu’en ayant un peu de flair, et beaucoup d’expérience. Mais bon, je ne suis pas wonder woman hein. Je peux me tromper.

Comment avez-vous passé le cap du digital ? Les gens ont accès à des tonnes d’informations sur Internet, mais nous traitons des affaires trop compliquées pour être résolues en trois clics. Même s’il est évident que nous utilisons aussi ces outils.

Pensez-vous malgré tout que vous perdez des clients à cause d’internet ?Peut-être un petit peu, mais tant pis. En tout cas nous n’avons pas connu de baisse alarmante ces dernières années.

Vous avez beaucoup de concurrence ? C’est un secteur compliqué. Parce que, le plus souvent,  les privés travaillent seuls. Et ils se découragent souvent très vite. Nous sommes une anomalie.

Vous avez des cas qui vous empêchent de dormir ? Ou qui vous restent en travers de la gorge ?Oui, mais pas plus qu’un avocat ou un médecin. La plupart du temps, je suis réaliste, je ne vends pas de rêve à mes clients.

Vous vous attachez à certaines personnes ?Oui, on peut avoir des relations plus ou moins privilégiées avec certains clients, bien sûr. Certaines personnes n’ont pas beaucoup d’argent, ou sont dans la mouise, et je peux être sensible à leurs problèmes. Imaginons une femme qui veut retrouver son mari, qui a déjà un enfant de 4 ans et qui sort de la clinique ou elle a dû accoucher seule du deuxième, je vais nécessairement compatir. Mais j’essaie de mettre des barrières malgré tout.

Vous devez assister à de vraies scènes de cinéma dans ce bureau…Bien sûr. Des retrouvailles, des gens qui fondent en larmes…mais la plupart du temps je n’ai pas la fin de l’histoire. Je donne une adresse et puis les gens se débrouillent. J’ai vu tellement de choses, je suis blindée. Et plus rien ne m’étonne. Parfois, quand même, les gens me recontactent après la fin de l’enquête. Une dame que l’on a aidée à retrouver sa demi-sœur vient de nous envoyer une photo où on les voit toutes les deux. Elles se ressemblent, c’est touchant.

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On ne se sent pas un petit peu voyeur parfois ?Si c’est le cas, il vaut mieux changer de métier. On entre dans la vie privée des gens. Tous les jours. C’est comme ça.  On ne s’habitue pas mais…disons qu’on fait abstraction de ça  très rapidement. Je ne sais pas, je pense que c’est une vocation. Certains sont naturellement faits pour ce métier je crois".

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