Pédocriminalité et élites : de Sartre à Epstein, l'héritage lourd de Jack Lang
Les fantômes du passé continuent de hanter l'intelligentsia française. Alors que la société exige désormais une tolérance zéro envers les violences sexuelles, la position de l'ancien ministre de la Culture, figure tutélaire de la gauche, cristallise les critiques sur l'errance idéologique des années 70.
Un passé qui ne passe pas
C'est une polémique qui refuse de s'éteindre. Régulièrement, le nom de Jack Lang est associé à la liste des signataires de la pétition parue dans Le Monde en 1977. Cette tribune, rédigée dans le contexte du procès de trois hommes accusés d'attentats à la pudeur sur mineurs (l'affaire de Versailles), réclamait la libération des accusés. Face à la résurgence de ces accusations, l'ancien ministre avait tenté de clore le chapitre en janvier 2021.
Interrogé à la suite de l'affaire Olivier Duhamel, Jack Lang avait exprimé ses regrets sans détours, qualifiant sa signature de « connerie inacceptable ». Comme le rapporte la presse de l'époque, il avait plaidé l'erreur de jugement, imputant ce geste à une « ambiance libertaire » propre à l'époque post-soixante-huitarde. Une ligne de défense partagée par d'autres signataires encore en vie, tel Bernard Kouchner, qui invoquent un contexte où « tout était permis ».
Une dérive intellectuelle collective
Pour comprendre la violence du choc actuel, il faut relire le texte originel rédigé par l'écrivain Gabriel Matzneff. La tribune ne se contentait pas de défendre des accusés ; elle théorisaient la légitimité des relations pédophiles. Les signataires dénonçaient le « caractère désuet de la loi » face à une société qui, selon eux, tendait à « reconnaître chez les enfants et les adolescents l'existence d'une vie sexuelle ».
Les arguments avancés glacent le lecteur contemporain. Le texte utilisait par exemple l'accès à la contraception pour une fille de 13 ans comme preuve de sa capacité à consentir à des relations avec des adultes. Dans cette logique de déconstruction de l'ordre moral bourgeois, une partie de l'élite intellectuelle a confondu la nécessaire libération sexuelle des adultes avec la suppression des protections de l'enfance. Il ne s'agissait pas d'actes isolés : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Roland Barthes ou encore Louis Aragon ont apposé leur nom au bas de ce manifeste, illustrant un aveuglement quasi-unanime au sein de l'intelligentsia de gauche.
La fin de l'impunité culturelle
Le regard de la société a radicalement changé. La publication du livre Le Consentement de Vanessa Springora en 2020 a marqué un tournant décisif, brisant l'omerta sur les agissements d'intellectuels comme Matzneff. La protection de l'enfant est devenue une priorité absolue, balayant les justifications philosophiques d'hier.
Ce rejet est amplifié par la résonance mondiale de l'affaire Jeffrey Epstein. Si aucun lien factuel ne relie Jack Lang au financier américain, le scandale a imposé une grille de lecture impitoyable : celle de la méfiance envers les réseaux de pouvoir. Les révélations sur Ghislaine Maxwell et leurs fréquentations ont ancré l'idée d'une « culture de l'impunité » où les puissants se protègent mutuellement.
Dans ce contexte, la tribune de 1977 n'est plus vue comme une simple erreur de parcours, mais comme le symptôme d'un système. Jack Lang, en tant que dernier géant politique de cette époque encore en activité, devient le bouc émissaire idéal. Il concentre les foudres d'une opinion publique qui refuse désormais que le talent ou le statut social servent de bouclier à l'indéfendable.