Ils ont tiré un trait  définitif sur le monde du travail. Un choix assumé mais parfois difficile.
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Survivre sans travailler : des difficultés financières et sociales

"En cinq ans, j'ai bossé une semaine au black, pour rendre service à un pote qui a sa propre boîte. Mais je n'ai plus envie, pour l'instant en tout cas. Je ne veux vraiment pas bosser", lâche Grégoire, informaticien de formation, aux Inrockuptibles. Il fait partie de ces individus qui, consciemment, ont décidé d'abandonner le monde du travail comme l'indique l'hebdomadaire qui en dresse le portrait. Et il est loin d'être le seul. En quelques jours, le journal en aurait rencontré plusieurs et aurait eu l'occasion d'échanger au téléphone avec davantage de gens dans cette situation, encore. Tous assurent connaître des gens ayant fait le même choix. Tous, également, ont travaillé à un moment à un autre. Parfois pendant plusieurs années. Pourtant, aucun n'entend y revenir, ou en tout cas pas dans l'immédiat. Grégoire, par exemple, aurait pris l'habitude de s'installer au café en bas de chez lui à l'heure où il partait auparavant travailler. Il y observe "le monde du travail qui se met en branle". "Comme ça je mesure ma chance", explique-t-il à nos confrères.

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Qui sont-ils ? Loin de l'éternel cliché du gamin paresseux agglutiné à son écran de télévision toute la journée durant, ils rejettent un monde qui les a maltraités, qui les a répudié aussi : celui du travail, tel qu'organisé dans nos sociétés occidentales. "J'ai 38 ans. Pendant 9 ans j'ai travaillé. J'était consciencieux, professionnel. J'y ai même pris du plaisir au début. Je ne suis pas inadapté au travail mais, au fil des ans, j'ai senti monter l'ennui, la frustration", raconte Grégoire. Il explique avoir souffert du travail. "J'ai refusé le diktat du bonheur par le travail. Je pense qu'on peut être heureux et équilibré autrement", indique-t-il. Mais avant même d'en arriver là, il a fallu survivre. C'était sa grande crainte. "J'ai décidé d'arrêter au terme d'un CDD. On m'en a proposé d'autres. J'ai refusé. J'avais très peur pour l'argent, mais la frustration, la souffrance liées au travail me semblaient trop grandes."

Tous développent des techniques de de "quasi-survie". Certains bénéficient du RSA et parfois d'une aide au logement. Tous vivent chichement, économisant partout où c'est possible de le faire. Grégoire, qui vit avec 238 euros par mois à Paris, une fois son loyer de 410 euros payé, note toutes ses dépenses. Il négocie systématiquement l'étalement des factures d'eau ou d'électricité. Il chine dans les vide-greniers, revend ce dont il n'a plus besoin, va au moins cher. Il a aussi arrêté de fumer. D'autres, restent chez eux autant que possible, parce que "c'est dehors que l'on dépense". Quand elle sort, Amélie ne prend que des bières coupe-faim. La vie est de plus en plus complexe, d'autant plus qu'en renonçant au travail ils se mettent eux-même au ban de la société. "En quittant le monde du travail, on renonce à un vecteur de socialisation. On sort moins, on voit moins de monde. Comme on n'a plus d'argent, on n'organise plus de repas à la maison, on ne va plus au restaurant, il n'y a pas de vacances entre potes. Il faut supporter cette solitude, sinon on est malheureux. Avec les filles, c'est compliqué aussi. Ma dernuère copine a accepté la situation pendant quatre mois, puis elle s'est barrée. C'était pas un problème d'argent. Elle ne comprenait pas que je ne fasse rien", détaille Grégoire. 

Survivre sans travailler : un enjeu politique et sociétal

Une analyse que partage Olivier Cousin, enseignant-chercheur en sociologie à l'Université Bordeaux II. Selon lui, ce type de posture n'est pas neuf quand bien même il s'agit d'un phénomène difficile à quantifier. "La contestation a toujours existé. Toutefois on manque de chiffres précis et il est difficile de dissocier les différents modes de retraits du monde du travail. Tous ne le font pas par choix", rappelle-t-il en préambule. Dans ce cas précis, il dresse un parallèle avec un dépit amoureux. "De ces témoignages ne ressort pas seulement un rejet du travail ou de son organisation. Il y a aussi une certaine déception, qui pousse à le voir en vecteur de contraintes et de maltraitances. Ils ont essayé et n'y ont pas trouvé leur compte. Toutefois la vie qu'ils mènent ne les satisfait pas pleinement non plus. Elle est difficile, désocialisante", assure-t-il. Pour lui, cela illustre l'importance du travail dans nos sociétés occidentales, au-delà du seul aspect financier. "Qu'on l'approuve ou non le travail est en Occident un élément structurant de nos identités. Il a une valeur sociabilisante forte. Ils ont fait un choix par dépit et ils en paient le prix fort, tant financier que social", estime le chercheur.

Un choix d'autant plus difficile qu'il est complexe à assumer, à revendiquer, à défendre. "Ce phénomène, s'il tire ses racines dans une contestation ancienne qui remonte à la fin du XIXè siècle, reste très marginal tant en effectif que dans la représentation. Ils suscitent une certaine forme d'intérêt mais sont régulièrement perçus comme des tricheurs. Cela contribue à invisibiliser les raisons de ce retrait, le message qu'ils portent", analyse l'enseignant. Car selon lui, on ne peut pas nier à cette contestation une réflexion politique. "Ils questionnent le travail comme système, l'aliénation au sens où l'individu est réduit à son travail. C'est aussi une critique de notre mode de consommation. Cependant, tout cela ne bénéficie pas d'une visibilité importante en France. Régulièrement ces réflexions sont remises au goût du jour. Récemment c'est Benoit Hamon qui l'a fait avec sa proposition de revenu universel. Cela a surtout suscité le scepticisme dans la population", conclut Olivier Cousin.

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