Colère ? Frustration ? Complexe de Dieu ? Qu'est-ce qui a poussé Nordahl Lelandais à agir ? Un spécialiste répond à Planet.

Stéphane Bourgoin a interviewé 77 tueurs en série. En France et aux Etats-Unis, c'est un expert reconnu, spécialisé dans l'étude des tueurs en série et du profilage criminel. Il a rédigé de nombreux ouvrages sur la question. Ce 5 avril 2018, il publie L'Homme qui rêvait d'être Dexter, aux éditions Ring.

Planet : Nordahl Lelandais, mis en examen dans les affaires Maëlys et Arthur Noyer, a avoué avoir tué la jeune fille et le caporal. Est-il possible de dresser des parallèles entre les deux meurtres, au vu des infos dont nous disposons ? Un mode opératoire ?

Stéphane Bourgoin : Il est effectivement possible de pointer certaines ressemblances entre les deux affaires et, éventuellement, d'en tirer un mode opératoire. La première chose à noter, c’est l ’utilisation du véhicule. Nous savons aujourd’hui que Maëlys de Araujo et Arthur Noyer sont montés dans la voiture de Nordahl Lelandais. En soi, ce n’est pas une preuve de sa culpabilité à proprement parler, mais c’est un élément récurrent dans les deux affaires.

Beaucoup se sont étonnés de la différence de profil entre les deux victimes. Dans les faits, ça n’est pas quelque chose de si étonnant. Le profil type n’est pas systématique, comme le montrent Michel Fourniret ou Francis Heaulme, deux tueurs en série. Heaulme, par exemple, est surnommé le "routard du crime". Avant d’être arrêté, il a tué au moins onze personnes, âgées de 8 à 86 ans. Parmis ses victimes on retrouve des femmes et des hommes pour la plupart tués dans l'est de la France. Toutefois, il a également fait des victimes dans le Var ou en Bretagne.

Autre élément marquant : l’utilisation que Nordahl Lelandais fait de son téléphone. C’est ce qui a permis de prouver qu’il était en voiture avec Arthur Noyer, puisque leurs téléphones se déplaçaient à la même vitesse, côte à côte. Dans les deux cas, Nordahl Lelandais éteint et rallume son portable de façon à être intraçable épisodiquement, sur plusieurs laps de temps successifs. Aujourd’hui, le bornage de son mobile permet à la cellule d’enquête de travailler à la reconstitution de son parcours sur plusieurs années.

Enfin, on pourrait aussi parler de la façon dont il traite les dépouilles. Nous savons qu’il s’est renseigné à l’aide de son téléphone portable sur comment se débarrasser d’un cadavre, ainsi que sur les processus de décomposition des corps. N’oublions pas non plus qu’il connaît très bien la région, notamment parce qu’il y fait de l’escalade. Il sait donc où cacher les cadavres de ses victimes présumées pour mieux les masquer et éviter les endroits avec beaucoup de passage. Il est aussi probable qu’il ait cherché à utiliser à son avantage les intempéries et la faune locale pour accélérer la désagrégation des restes.

Notons, par ailleurs, que Nordahl Lelandais ne semble pas, a priori, avoir de rituel ou de signature psychologique.

Planet : Arthur Noyer, Maëlys de Araujo… Et d’autres ? Peut-on légitimement penser que Nordahl Lelandais a tué d’autres individus, comme Adrien Fiorello par exemple ?

Stéphane Bourgoin : Nordahl Lelandais fréquentait, on le sait, des festivals de musique électronique. C’était également le cas d’autres individus disparus à proximité du meurtrier autoproclamé, comme Adrien Mourialmé, par exemple. Il s’agit d’un cuisinier belge de 24 ans, disparu en 2017. Néanmoins, pour le moment, aucun élément ne permet de confronter Lelandais au sujet d’Adrien Fiorello. Cela sera peut-être possible à l’avenir, mais les enquêteurs manquent d’éléments pour le faire dans l'immédiat.

En pratique, Nordahl Lelandais pourrait être impliqué dans au moins dix autres affaires, qui ont été rouvertes et sont analysées par les enquêteurs. Dans l'immédiat, ils concentrent tout spécialement leurs efforts sur 4 ou 5 d’entre elles qu’ils ré-examinent avec une attention particulière. Les aveux du tueur présumé auront au moins permis de réactiver toutes ces cas de disparitions jamais expliquées.

Ce que l’on sait des affaires, pour le moment, pourrait laisser à penser que Nordahl Lelandais n’est pas un amateur et qu’il a su mettre en place une certaine organisation criminelle. J’insiste sur le "pourrait".

Par ailleurs, il me semble important de rappeler qu’on ne naît pas tueur en série : on le devient après un passé dans la délinquance. Lelandais fait montre d’une histoire de délinquant.On sait qu’il a agressé une de ses ex-compagnes, qu’il menaçait de mort ses voisins parce qu’ils étaient dérangés par les aboiements des chiens qu’il laissait seuls plusieurs jours. On sait aussi qu’il a déclenché un incendie criminel, ce qui lui a valu une condamnation à de la prison ferme. Il y a, chez Nordahl Lelandais, une frustration certaine. Une colère aussi. On peut penser qu’il ne s’estime pas reconnu à sa "juste valeur" et que cela l’énerve. Ce ne serait pas quelque chose de très surprenant, si l’on compare son profil à celui d’autres meurtriers.

Planet : Quel pourrait-être le motif du tueur auto-proclamé ? Faut-il voir dans son action quelque chose de gratuit ?

Stéphane Bourgoin : On ne peut pas exclure le motif sexuel : on sait qu’il nourrit une attirance à l’égard des hommes comme des femmes, mais aussi qu’il fréquentait des sites pédopornographique. A cet égard, personne n’est vraiment à l’abri.

Certains tueurs sont animés par des pulsions sexuelles, toutefois, il s’agit le plus souvent d’un désir de toute puissance. De contrôle sur la victime, sur sa peur, par exemple. Mais aussi sur sa vie et le moment de sa mort. Il y a parfois une espèce de fantasme qui pousse certains tueurs à se comparer à dieu. Il n’est pas impossible que cela s’applique ici aussi. Nordahl Lelandais est un menteur, un manipulateur et un caméléon. Il n’avoue que du bout des lèvres, quand il est mis au pied du mur par les enquêteurs. Et là encore, il ne donne toujours pas d’explications ou de détails sur ce qu’il s’est passé.

Planet : Comme dit précédemment, Nordahl Lelandais semble ne pas avoir de profil type. S’agit-il vraiment d’un marqueur caractéristique des tueurs en série ?

Stéphane Bourgoin : Je me suis entretenu avec 77 tueurs en série. Parfois quelques heures avec l’un d’entre eux, parfois plus de 300h pour un seul individu. Au long de toutes ces heures d’entretien, je n’ai jamais croisé un seul tueur identique à un autre. Ils sont tous uniques. Parfois, le mode opératoire est très similaire mais ce ne sera pas le cas des motivations par exemple. Tous n’ont pas le même rapport à leurs victimes ou à un type de victime.

La fiction nous renvoie souvent l’image du tueur en série hyper-sophistiqué, stratège et spectaculairement intelligent. Il a prétendument toujours deux à trois coups en avance sur les enquêteurs. C’est arrivé parfois, mais d’une façon générale ce sont plus souvent des marginaux basiques mais rusés. Parce qu’ils ont déjà été confrontés aux forces de l’ordre, ils savent comment fonctionnent les enquêteurs sans nécessairement avoir plusieurs coups d’avance sur eux. Il faut garder à l’esprit que, théoriquement, les tueurs en série sont des gens que nous pouvons croiser tous les jours. Ils sont capables d’afficher un masque de normalité, une personnalité charmante, mener une double vie. Dino Scala, le violeur de la Sambre, illustre bien cette réalité. Il n'est pas tueur en série, mais le mécanisme est le même.

Planet : Récemment, Planet questionnait la possibilité que Nordahl Lelandais soit un tueur en série. Pensez-vous que ce soit le cas ? Pourquoi ?

Stéphane Bourgoin : Attention, tout d’abord : l a notion de tueur en série n’a pas d’existence dans le Code pénal français. Cependant, si l’on se base sur la définition du FBI, un tueur en série est un individu qui a commis au moins 3 meurtres. Il doit y avoir un certain délai entre chacun  des meurtres pour différencier les tueurs en série des tueurs de masse. A cette définition j’ajouterais la présence d’un mobile d’ordre psychologique.

Stricto sensu, en se basant sur cette définition, Nordahl Lelandais n’est donc pas un tueur en série. Pas encore, en tout cas. S’il est reconnu coupable par la justice et si celle-ci met en lumière d’autres meurtres potentiels, ce sera le cas. C'est un scénario qui n'est pas inenvisageable.

L'Homme qui rêvait d'être Dexter, parution le 5 avril 2018 aux éditions Ring — Stéphane Bourgoin

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