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En août 1951, les habitants de Pont-Saint-Esprit, petite ville du Gard, sont touchés par une mystérieuse hallucination collective... Empoisonnement ? Complot ? Le point sur ce fait divers qui fait encore couler beaucoup d'encre.
Sommaire

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1. Les faits

Au mois d'août 1951, la presse et les habitants du Gard commencent à évoquer "L'affaire du pain qui rend fou". En effet, cet été-là, pendant presque une semaine, près de 500 habitants de la ville de Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, souffrent subitement de folie et d'hallucinations. Parmi eux, 7 personnes mourront, 46 devront être détenus dans des asiles, et beaucoup ne pourront pas conserver leur emploi.Dès les premiers signes de troubles, le 17 août 1951, les médecins locaux voient affluer des dizaines de patients dans leur cabinet. On pense d'abord à une simple intoxication alimentaire, mais les événements qui suivent laissent penser qu'il s'agit de troubles bien plus graves.Après les événements d'août 1951 dans la ville de Pont-Saint-Esprit, le gouvernement français a tenté de calmer les esprits. De nombreuses enquêtes ont été menées, et de nombreux dépôts de plainte recensés, mais l'affaire est finalement abandonnée en 1978.

1. Les faits© Creative Commons

2. Les symptômes

Les premiers symptômes ressemblent fort à ceux que l'on peut percevoir lors d'intoxications alimentaires. Ils sont apparemment en majorité digestifs : vomissements, nausées, brûlures d'estomac, diarrhées...Mais rapidement, les choses s'aggravent : de plus en plus d'habitants sont sujets à des fatigues importantes ou à des insomnies. Après 48h de rémission, les symptômes empirent encore : les habitants souffrent d'hallucinations, impliquant souvent des animaux et du feu. Certains ont l'impression d'héberger des serpents dans leur ventre, d'autres se jettent contre les murs, ont l'impression que leurs organes internes se déplacent dans leur corps, tentent d'étrangler leurs proches, sautent par les fenêtres des bâtiments... Les événements atteignent leur apogée dans la nuit du 24 au 25 août, lors de la nuit que la presse a surnommée "Nuit de l'Apocalypse".Aucun traitement ou cure ne pouvait venir à bout de ce mal. Une seule explication semblait alors possible : quelque chose dans le pain préparé la nuit du 15 au 16 août 1951 serait à l'origine de ces événements !

2. Les symptômes© Creative Commons

3. Les boucs émissaires

Alors qu'aucun traitement ne semble efficace pour soigner la folie qui s'empare de la population de Pont-Saint-Esprit, les médecins du village cherchent ce qui relie toutes ces personnes atteintes d'hallucinations. Elles auraient toutes consommé du pain acheté dans la boulangerie de la Grand Rue, la seule à avoir repris la confection du pain blanc en cette époque d'après-guerre.Cette boulangerie, considérée comme la meilleure de la ville, est tenue par Roch Briand, très rapidement désigné comme responsable de ces troubles mentaux. Il aurait, involontairement, utilisé de la farine contaminée. Le boulanger Roch Briand, qui n'a jamais cessé de clamer son innocence, finira par se suicider quelques années plus tard.On pointe ensuite du doigt un meunier poitevin, M. Maillet, qui aurait fourni la farine utilisée à Pont-Saint-Esprit. Les habitants auraient applaudi son arrestation et son incarcération le 1er septembre 1951, avant de s'opposer à sa libération évoquée le 15 septembre par son avocat.

3. Les boucs émissaires© Creative Commons

4. L'hypothèse de l'ergot de seigle

Très rapidement, en août 1951, pour expliquer ces hallucinations, on évoque le retour de l'ergot de seigle, maladie cryptogamique qui est causée par une plante ou un champignon. Cette maladie due à une forme de moisissure disparue en France depuis le XVIIIe siècle, serait réapparue et aurait infecté la farine utilisée par le boulanger Roch Briand. Moins d'un mois après cette hallucination collective, un docteur de la petite ville, le Docteur Gabbaï, écrivait ainsi dans le ''British Medical Journal'' que "la fréquence des symptômes mentaux ramène à l'esprit le vieux nom de la maladie, 'mal des ardents'".Cependant, dès septembre 1951, des scientifiques évoquèrent plutôt une épidémie d'empoisonnement considérant que cette moisissure ne pouvait pas expliquer les événements et les maux dont souffrirent des centaines de personnes de Pont-Saint-Esprit.

4. L'hypothèse de l'ergot de seigle© Creative Commons

5. L'hypothèse du LSD et de la CIA

Fin 2009, un journaliste américain, Hank Albarelli, propose un théorie toute nouvelle concernant cet épisode de folie à Pont-Saint-Esprit et revient sur ces événements dans son livre ''A terrible Mistake'' (Une erreur terrible). Il affirme alors savoir la vérité de source sûre. En effet, alors qu'il enquête sur la mort d'un scientifique de la CIA, le hasard le met sur la piste des événements de Pont-Saint-Esprit. Et pour lui, pas de doute : la CIA est à l'origine de l'hallucination collective des spiripontins, due à une pulvérisation aérienne massive de LSD et à une contamination volontaire des aliments. Il en aurait même eu la confirmation auprès d'anciens agents des services secrets américains, qui lui auraient fourni des documents classés "top secret".Si les médecins ont d'abord pensé à la maladie de l'ergot de seigle, ce serait parce que le LSD est une forme dérivée chimique de ce parasite. Il a été découvert par hasard en 1943 par le chimiste suisse Albert Hoffman. Mais le journaliste signale en plus que les premiers scientifiques qui ont étudié le phénomène et conclu à une contamination du pain, travaillaient en réalité pour la compagnie pharmaceutique suisse Sandoz (aujourd'hui Novartis), qui auraient fourni secrètement du LSD à la CIA pour ses recherches.Hank Albarelli affirme aujourd'hui que la DGSE française (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) aurait bien demandé des comptes à ce sujet à la CIA, ce que réfutent les services français.Si la théorie du complot est séduisante, il faut néanmoins signaler une faille : en effet, l'absorption de LSD, involontaire ou non, ne provoquerait pas de troubles digestifs, comme on l'a pourtant observé lors de l'épisode de folie à Pont-Saint-Esprit.

5. L'hypothèse du LSD et de la CIA© Creative Commons

6. Pourquoi la CIA aurait-elle empoisonné le village ?

Dans l'hypothèse où la CIA américaine aurait bien empoisonné les habitants de Pont-Saint-Esprit, quelle pourrait bien en être la raison ?Hank Albarelli affirme détenir la réponse et l'explique dans son livre ''A terrible Mistake''. Ainsi, selon le journaliste américain, la CIA aurait expérimenté ici les effets du LSD en tant qu'arme chimique. Dans un contexte de Guerre Froide, la CIA aurait été à la recherche d'un produit lui permettant de gagner une guerre sans tirer un coup de feu. L'opération menée à Pont-Saint-Martin se serait donc inscrite dans un projet baptisé "MK/NAOMI" (concernant les guerres biologiques), lui-même intégré au projet "MK/ULTRA, visant à manipuler mentalement certaines personnes par injection de substances psychotropes. Ces projets auraient été lancés suite à la guerre de Corée (au début des années 50), alors que les Américains étaient persuadés que leurs soldats avaient subi des lavages de cerveau.Selon Hank Albarelli, la CIA aurait détruit la totalité de ses archives concernant le projet MK/NAOMI en 1973.Mais la théorie du journaliste peut être remise en cause. En effet, à l'époque, personne n'a vu d'Américains dans la ville, ni d'inconnus mystérieux. Pourtant, si la CIA testait réellement les effets produits par la pulvérisation de LSD ou par la contamination des aliments sur des humains non consentants et non avertis, on aurait pu s'attendre à ce qu'elle les observe au plus près...Enfin, selon Steven Kaplan, auteur d'un livre sur le sujet, intitulé ''Le Pain maudit'', les documents de la CIA obtenus par Hank Albarelli ne prouveraient rien. En effet, il n'y aurait rien eu d'anormal à ce que la CIA s'intéresse de près à ce qui se passait dans cette petite ville du Gard, dans ce contexte de Guerre Froide où chaque camp mène des expériences.

6. Pourquoi la CIA aurait-elle empoisonné le village ?© Creative Commons

7. Les autres hypothèses

Hormis l'ergot de seigle ou le complot mené par la CIA, d'autres hypothèses ont également été avancées afin d'expliquer la folie collective qui s'est emparée de Pont-Saint-Esprit en août 1951.- l'hypothèse "Panogen" : certains scientifiques ont pensé qu'une intoxication au dicyandiamide de métyl-mercure pourrait tout expliquer. Ce produit était contenu dans un fongicide du nom de Panogen, utilisé pour améliorer la conservation des grains à l'origine de la farine. Cette théorie retenue un temps a été abandonnée en 1965.- l'hypothèse "mycotoxines" : En 1982, un professeur spécialisé dans la toxicologie des moisissures, le professeur Moreau, avance la théorie d'une intoxication par les mycotoxines, produites par des moisissures qui peuvent s'épanouir dans les silos à grains.- l'hypothèse "agène" : Steven Kaplan, auteur américain du livre ''Le Pain maudit'', retient l'hypothèse d'un blanchiment artificiel du pain avec un produit chimique pathogène, l'agène. En effet, il rappelle qu'au lendemain de la guerre, les Français réclament le retour du pain blanc. A Pont-Saint-Esprit, une seule boulangerie proposait ce type de pain en 1951 : la boulangerie de la Grand Rue, tenue par Roch Briand, celle-là même où tout a commencé.- l'hypothèse de l'intoxication mixte : puisqu'aucune hypothèse ne suffirait seule à expliquer les symptômes des malades de Pont-Saint-Esprit, il semblerait qu'il faille aujourd'hui conclure à une intoxication mixte, c'est-à-dire mélangeant plusieurs des hypothèses.

7. Les autres hypothèses© Creative Commons

8. Le 'Mystère du pain qui rend fou' dans la littérature et à la télé

Ce fait divers mystérieux, et finalement non encore élucidé, a inspiré les écrivains et les réalisateurs pour la télévision.Ainsi, en 2005, Hubert Delobette retrace ce fait divers dans ''Histoires vraies en Languedoc-Roussillon'', aux éditions Papillon Rouge Editeur.Steven Kaplan sort, en mai 2008, ''Le Pain maudit'' aux éditions Fayard, dans lequel il reprend toute l'enquête, à la façon d'un polar.Fin 2009, le livre de Hank Albarelli, ''A Terrible Mistake : The Murder of Frank Olson and the CIA's Secret Cold War Experiments'', (Editions Trine Day), fait beaucoup de bruit. Il accuse la CIA d'être à l'origine de l'épisode de folie des habitants de Pont-Saint-Esprit en 1951. Le livre se centre avant tout sur la mort de Frank Olson, un chimiste américain de la CIA qu'on aurait tué parce qu'il parlait trop, notamment de Pont-Saint-Esprit.Le 13 février 2010, France 3 diffusait le téléfilm ''Le Pain du diable'', inspiré du travail et du livre de Steven Kaplan.

9. Un père et sa fille témoignent 9 ans après