INTERVIEW. Gel des pensions, report de l'âge légal de départ à la retraite, inégalités rampantes, austérité… Depuis des années, le modèle économique qui domine la France - et le monde ? - semble ne plus avoir de concurrence. Pourtant, d'après certains experts, un autre monde, plus juste, serait possible. Explications. 
Impôts, retraite, Sécu : cet autre monde dont on ne vous parle jamaisIstock

Frédéric Farah est professeur de sciences économiques et sociales, chercheur affilié au Laboratoire PHARE de la Sorbonne (Paris) et chargé de cours à la Sorbonne Nouvelle. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages économiques dont "Fake state : l'impuissance organisée de l'Etat en France" (éditions H&O).

Planet.fr : Jusqu'à présent, la politique économique qui domine en Europe – et de façon générale dans le monde occidentale – est celle de la rigueur. Pourtant le monde dans lequel nous vivons est-il le seul possible ? Une alternative pourrait-elle exister ?

Frédéric Farah : Commençons par faire un bref retour en arrière pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, l'état dans lequel il se trouve.

En Europe, notamment, s'est progressivement dessinée l'idée qu'il fallait renoncer à toute politique économique active ; c'est-à-dire les politiques d'inspirations keynésiennes, que l'on juge aujourd'hui inefficaces, du fait de la mondialisation de l'ouverture globale des marchés. Cela peut sembler anecdotique, mais cela a des traductions très concrètes, dans les dispositifs européens d'abord - tels que le traité de Maastricht, l'acte unique ou la notion de dette souveraine, par exemple - mais aussi sur les niveaux et les modes de vie des Français.

La contestation des politiques économiques d'inspirations keynésiennes a créé un nouveau consensus que l'économiste Jean-Paul Fitoussi appelle d'ailleurs "le consensus Bruxelles-Washington-Francfort", qui préconise une stabilité globale des prix pour mieux préserver la valeur des actifs économiques et de l'épargne. Dès lors, la monnaie ne doit plus être gérée par les Etats, qui sont accusés de laxismes. La politique budgétaire est mécaniquement censurée - sur le plan théorique, au moins - par une série de règles et on a multiplié les réformes structurelles pour dynamiser la croissance. Concrètement, cela signifie davantage de flexibilité, quitte à fragiliser le monde salariale, la déréglementation du marché des biens et des services - il s'agissait de tuer les monopoles d'Etat, après tout -, la casse de la Sécurité sociale…

Augmentations de salaires, retour au wellfare state… Les avantages de l'autre monde

En bref, et c'est là que cela devient le plus concret peut-être, nous avons complètement changé de grille de lecture. En 40 ans, nous avons signé la fin de l'Etat wellfare - qui vise au bien être des Français - pour passer à une nation workfare - ou il s'agit d'inciter au travail, puisque nous étions précédemment des assistés et des fainéants, semble-t-il. Cela ne concerne d'ailleurs pas que la France ! Entre les années 1990 et 2000, nous avons assisté à un cocktail de réformes en tout genre sur ses points, lesquelles répondaient à une philosophie générale très similaire.

Concrètement, il est donc question d'une politique déflationniste, d'une rigueur superflue, aux conséquences économiques terribles. Pierre Bourdieu évoquait le concept de la "mauvaise économie" dans La sociologie est un sport de combat. Nous sommes en plein dedans : à force de faire des économies sur les conditions de travail, de casser l'hôpital, nous avons créé une situation - ici, "à l'aide" du coronavirus - qui nous coûtera bien plus cher que si nous n'avions pas initialement sacrifié l'hôpital. Mais tout cela répond à une logique de classe que l'on ne peut ignorer : ces drames seront assumés par les catégories populaires. Le vieux monde inégalitaire qu'est le nôtre refuse de laisser la main.

"Réarmer le travail face au capital"

Pourtant, vous l'avez dit : un autre monde serait possible. Sous réserve de surmonter les éléments qui rendent le monde d'aujourd'hui proprement invivable. Il s'agirait alors de définanciariser l'économie, et de lutter contre les inégalités. Nous devons créer un monde où les capitaux connaîtraient une logique de répression financière. La finance de marché doit être réduite, domestiquée, ses déplacements limités. C'est le préalable de tout. 

Il faut aussi restaurer une politique fiscale qui reviendrait sur des années d'injustices sociales et financières. Les travaux de Thomas Piketty constituent, en la matière, un bon point de démarrage. Une chose en appelant une autre, nous pourrons reconstituer une véritable politique de revenus, avec revalorisation régulière des salaires - négociées, bien sûr avec les acteurs sociaux - et une redynamisation de la démocratie. Je ne parle pas seulement de rendre du pouvoir d'achat aux Françaises et aux Français, mais bel et bien de revoir en profondeur la répartition du travail et du capital.

Pour tout cela, il nous faudra aussi récupérer les armes économiques du passé, celles que nous avons accepté d'abandonner. Le change est l'une des plus importantes. Les renationalisations sont aussi essentielles. Enfin, il me semble qu'il faudra faire en sorte que les mutations actuelles du capital numérique, ainsi que peuvent l'être Uber ou Deliveroo, ne soient pas l'occasion d'un démantèlement de nos droits au nom d'un sacro-saint progrès technique. A l'inverse ! Nous devons passer, en matière d'acquis sociaux, d'une position défensive à une position offensive. Il faut réarmer le travail face au capital.

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