STO : à 104 ans, ce Français demande le paiement de ses heures travaillées en Allemagne
Le dossier de ce Marseillais rouvre une page particulièrement douloureuse de l'histoire nationale. Après s'être heurté aux refus répétés des tribunaux hexagonaux en 2025, cet ancien ouvrier porte son litige devant les instances européennes de protection des libertés. Son action pointe directement le rôle et les obligations de la République face aux graves préjudices subis par sa population durant la Seconde Guerre mondiale.
L'ultime recours d'un centenaire devant la justice européenne
Comme le rapporte TF1 Info, Albert Corrieri, aujourd'hui âgé de 104 ans, engage officiellement une procédure contre l'État français devant la Cour européenne des droits de l'homme. Cette démarche exceptionnelle annoncée ce 15 juin 2026 fait suite à deux décisions défavorables. Le plaignant a d'abord essuyé le rejet de sa demande par le tribunal administratif de Marseille en mars 2025, puis par la Cour administrative d'appel en juillet de la même année.
Le rescapé exige le paiement exact de 43 200 euros. Selon le dossier présenté par sa défense, cette somme minutieusement calculée correspond à un tarif de 10 euros de l'heure pour un total de 25 mois passés sous le régime du STO (Service du Travail Obligatoire), dont 18 mois de travail effectif. Ces heures ont été effectuées entre 1943 et 1945 dans les usines chimiques allemandes situées à Ludwigshafen.
Ancien plombier du Vieux-Port de Marseille, il dépeint une existence quotidienne marquée par la terreur, les privations et un danger permanent. Lors de sa conférence de presse, il rapporte la brutalité de sa situation : "J'ai été réduit à l'état d'esclave, contraint d'effectuer les travaux les plus pénibles sous la menace des armes." Face aux journalistes, il ajoute avec une conviction inébranlable : "J'estime que la France a une dette envers moi."
Les verrous juridiques et la responsabilité de l'État français
Les juridictions nationales ont motivé leur rejet en 2025 en s'appuyant rigoureusement sur la loi du 14 mai 1951. Ce texte ancien a instauré un statut d'indemnisation forfaitaire pour les requis du Service du travail obligatoire, une mesure historique jugée exclusive de toute autre réclamation salariale individuelle. Les magistrats français ont également invoqué le principe de la déchéance quadriennale, qui impose la prescription des dettes de l'État après un délai de quatre ans.
Pour Maître Michel Pautot, l'avocat en charge de la défense du centenaire, le STO relève purement et simplement du crime contre l'humanité, une qualification juridique forte qui rendrait les faits imprescriptibles. Jusqu'à présent, les tribunaux français ont toujours catégoriquement refusé d'appliquer cette appellation pour les victimes du travail forcé. Cette bataille judiciaire complexe interroge frontalement la notion de continuité de l'État face aux actes ordonnés par le régime de Vichy.
Bien que l'ordonnance de 1944 ait formellement déclaré les actes de cette période nuls et de nul effet, la jurisprudence ultérieure, notamment l'arrêt Papon et l'avis Hoffman-Glemane de 2009, reconnaît la faute de la puissance publique sous l'Occupation. Maître Pautot souligne que cette procédure entend dénoncer fermement "l'esclavage moderne qui a eu lieu pendant la guerre." L'action dépasse largement la réparation personnelle et rend un hommage appuyé aux 600 000 à 650 000 Français envoyés de force pour travailler outre-Rhin.
Les questions sous-jacentes d'un dossier historique
La démarche du plaignant marseillais soulève des interrogations majeures pour l'avenir de la jurisprudence. La juridiction basée à Strasbourg doit déterminer si le principe du droit à un procès équitable permet d'écarter les règles strictes de prescription françaises. Une victoire d'Albert Corrieri créerait un séisme juridique. Elle autoriserait potentiellement les nombreux ayants droit et descendants des autres victimes du STO à exiger des compensations financières inédites. Enfin, ce dossier retentissant souligne la difficulté persistante à faire admettre pleinement le statut de déporté du travail, souvent relégué au second plan par les institutions, par rapport à la reconnaissance accordée aux déportés résistants ou raciaux.
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