Bilan de la loi Prostitution : 10 ans de pénalisation des clients pour quel résultat ?
Alors que le texte promettait d'inverser le rapport de force en 2016, les résultats sur le terrain divisent profondément. Entre les manifestations organisées à Paris et la publication de rapports inquiétants sur les mineurs, cette réforme suscite toujours de vives interrogations.
Un dixième anniversaire sous haute tension pour la loi prostitution
Les dix ans de la loi n° 2016-444 du 13 avril 2016 se célèbrent dans un climat de vive contestation, illustré par les manifestations de travailleurs du sexe organisées à Paris ce week-end. Ce texte a imposé un changement de paradigme majeur : la suppression du délit de racolage au profit de la pénalisation de l'achat d'acte sexuel. Désormais, le client devient le responsable pénal, tandis que la personne prostituée est reconnue comme victime.
Selon l'Observatoire national des violences faites aux femmes, près de 11 000 clients ont été interpellés en une décennie. L'activité policière se maintient, avec 1 442 verbalisations recensées pour la seule année 2025. Toutefois, cette répression s'avère très inégale, la capitale concentrant à elle seule près de 58 % de ces sanctions. Cette approche globale reste fermement assumée par le gouvernement. La ministre Aurore Bergé l'affirmait récemment, comme indiqué sur le site info.gouv.fr : "La prostitution n'est pas le plus vieux métier du monde, c'est le plus vieux système de domination et d'asservissement des femmes."
Parcours de sortie et aides financières face aux déserts territoriaux
Le volet social de la réforme affiche des résultats contrastés. Environ 2 000 personnes ont bénéficié d'un parcours de sortie de la prostitution (PSP) depuis sa création. D'après le ministère de l'Égalité, 921 personnes étaient activement engagées dans ce dispositif fin 2025. Pour soutenir cette dynamique, les moyens augmentent, atteignant 7,5 millions d’euros alloués en 2026, couplés à une revalorisation de l'Aide financière à l'insertion sociale (Afis) fixée à 559 euros mensuels.
Cependant, le système souffre d'une application très hétérogène. Fin 2025, une trentaine de départements ne proposaient toujours aucun parcours actif, délaissant les populations les plus vulnérables. Ce dispositif reste par ailleurs complexe d'accès pour les personnes étrangères sans titre de séjour, qui représentent pourtant près de 80 % des prostitué(e)s. Ce manque de structuration indigne les associations. Héma Sibi, représentante de la Coalition pour l'abolition de la prostitution, souligne auprès de l'AFP : "Il y a très peu de ressources par rapport à la lutte contre la drogue ou les armes."
Une activité numérisée et l'explosion alarmante des victimes mineures
Les conséquences de cette pénalisation ont métamorphosé le paysage de la prostitution, qui compte aujourd'hui entre 37 000 à 40 000 personnes en France. Actuellement, 80 % de l'activité est logée dans des appartements ou des hôtels et gérée via internet. Cette invisibilisation rend les victimes hors de portée des maraudes associatives. Des organisations comme Médecins du monde et le Strass dénoncent un texte contre-productif : en exigeant la discrétion, les clients exposent les travailleuses à des agressions plus fréquentes et dégradent leur suivi sanitaire.
Le bilan s'assombrit encore avec une hausse de 43 % du nombre de victimes mineures identifiées entre 2021 et 2025 (à cause notamment des "nouveaux proxénètes des cités"). Face à ces nouveaux défis, les autorités tentent de riposter, notamment en démantelant 65 réseaux criminels en 2024. Pour combler les vides juridiques de la loi initiale face aux menaces numériques, le Sénat a même proposé la création d'une nouvelle infraction ciblant l'exploitation sexuelle en ligne.
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