Mélenchon veut annuler 18 % de la dette française : est-ce possible ?
La dette publique de la France atteint désormais un niveau vertigineux : 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du produit intérieur brut au premier trimestre 2026.
Chaque Français porte ainsi, théoriquement, plus de 50 000 euros de dette publique sur ses épaules. Dans ce contexte particulièrement préoccupant, une proposition aussi radicale que séduisante refait surface : pourquoi ne pas effacer une partie de l’ardoise d’un simple trait de plume ?
C’est l’idée défendue par Jean-Luc Mélenchon. Le leader de La France insoumise assure qu’une partie de la dette pourrait disparaître sans que personne, ou presque, n’en subisse les conséquences.
Mais derrière cette promesse spectaculaire se cache une question beaucoup plus inquiétante : qui paierait réellement la facture si les prêteurs perdaient confiance dans la France ?
Mélenchon propose de « foutre au feu » une partie de la dette
Dans une vidéo largement relayée au mois d’août 2026, Jean-Luc Mélenchon résume sa solution avec une formule volontairement provocatrice :
« Il suffit de prendre les titres et de les foutre au feu. »
Le fondateur de La France insoumise ne parle pas de supprimer toute la dette française. Il vise les obligations publiques acquises par l’Eurosystème, principalement celles inscrites au bilan de la Banque de France, dans le cadre des programmes d’achats conduits par la Banque centrale européenne.
La part concernée représenterait environ 18 % de la dette publique, soit plus de 600 milliards d’euros si ce pourcentage est appliqué à l’endettement actuel.
Sur le papier, l’opération paraît presque trop belle pour être vraie : l’État devrait de l’argent à une institution qui lui appartient. Il suffirait donc de supprimer la créance pour réduire instantanément la dette, sans augmenter les impôts ni diminuer les dépenses publiques.
Une gigantesque cagnotte cachée dans les comptes de la Banque de France ? La réalité est beaucoup moins confortable.
Ces centaines de milliards ne constituent pas une cagnotte disponible
La Banque de France appartient à l’État, mais elle possède son propre bilan. Les obligations françaises qu’elle détient figurent parmi ses actifs, en contrepartie de la monnaie créée lors des programmes de rachats.
Si les titres étaient annulés, une dette disparaîtrait bien du passif de l’État. Mais, dans le même temps, un actif de même montant disparaîtrait du bilan de la Banque de France.
Autrement dit, la France ne découvrirait pas soudainement 600 milliards d’euros disponibles pour financer les retraites, les hôpitaux ou les services publics. L’opération modifierait les comptes de la puissance publique sans faire apparaître de richesse nouvelle.
Les intérêts versés par l’État à la Banque de France peuvent, lorsqu’elle réalise un bénéfice distribuable, revenir en partie dans les caisses publiques. Mais ces flux ne sont pas systématiques : une banque centrale supporte également des coûts et peut connaître des exercices déficitaires.
Annuler les obligations ne supprimerait donc pas magiquement le coût économique de la dette.
Une décision incompatible avec les règles européennes ?
Un autre obstacle, et non des moindres, se dresse sur la route de Jean-Luc Mélenchon : le droit européen.
L’article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdit à la BCE et aux banques centrales nationales d’accorder directement des crédits aux États ou d’acheter directement leurs titres de dette.
Le texte ne mentionne pas expressément l’annulation d’obligations déjà rachetées sur les marchés. Mais une telle opération pourrait être considérée comme une forme de financement monétaire permanent, contraire à l’esprit et aux objectifs du traité.
Surtout, la France ne pourrait pas décider seule de détruire les titres détenus dans le cadre de l’Eurosystème. Une telle décision supposerait un bouleversement des règles de la zone euro et l’accord des autres banques centrales.
On est donc très loin du simple feu de cheminée évoqué par Jean-Luc Mélenchon.
La France pourrait-elle être considérée comme un mauvais payeur ?
Le danger le plus immédiat ne résiderait peut-être pas dans le jeu d’écritures comptables, mais dans la réaction des investisseurs.
Pour fonctionner, la France doit régulièrement emprunter afin de financer son déficit et de rembourser les obligations arrivant à échéance. En 2026, l’Agence France Trésor prévoit notamment 310 milliards d’euros d’émissions à moyen et long terme, hors rachats.
Si une annulation était imposée unilatéralement, elle pourrait être assimilée à un défaut partiel. Les investisseurs seraient alors susceptibles de réclamer des taux d’intérêt plus élevés pour continuer à prêter à la France.
Même une hausse apparemment limitée aurait des conséquences lourdes lorsque la dette dépasse 3 500 milliards d’euros. La charge des intérêts absorberait une part croissante du budget, au détriment d’autres dépenses publiques — ou au prix de nouveaux prélèvements.
La hausse des taux souverains pourrait également se transmettre progressivement au coût du crédit immobilier, aux prêts accordés aux entreprises et au financement des collectivités.
La dette aurait peut-être été partiellement effacée, mais les Français pourraient en retrouver la facture dans leurs crédits et leurs impôts.
Votre épargne pourrait-elle perdre de sa valeur ?
L’annulation des titres ne créerait pas immédiatement de monnaie supplémentaire : celle-ci a déjà été injectée lors de leur rachat par les banques centrales.
Le risque apparaîtrait surtout si les investisseurs pensaient que cette opération allait se répéter et que les déficits publics seraient désormais financés durablement par la création monétaire.
Une perte de confiance dans la discipline budgétaire et dans l’indépendance de la BCE pourrait alors nourrir de nouvelles tensions inflationnistes. Or l’inflation agit comme un impôt silencieux : les prix augmentent et chaque euro permet d’acheter moins de biens.
Le capital placé sur un Livret A ne disparaîtrait évidemment pas. En revanche, si son taux restait inférieur à l’inflation, le pouvoir d’achat réel de cette épargne diminuerait année après année.
Les retraités et les ménages prudents, qui conservent une part importante de leur patrimoine sur des placements sécurisés, figureraient parmi les premiers concernés.
Une formule spectaculaire qui ne règle pas le problème français
La proposition de Jean-Luc Mélenchon possède une force politique évidente : elle donne l’impression qu’il serait possible de se libérer de centaines de milliards d’euros sans demander aucun effort aux Français.
Mais effacer des chiffres dans le bilan d’une banque centrale ne crée ni croissance, ni recettes fiscales, ni richesse supplémentaire. Cette opération ne supprimerait pas non plus le déficit annuel qui oblige la France à continuer d’emprunter.
Même après l’annulation d’une partie de la dette, l’État devrait donc retourner sur les marchés. Et il risquerait de le faire avec une crédibilité affaiblie et des taux plus élevés.
La véritable question reste ainsi entière : comment réduire durablement les dépenses qui dépassent les recettes, sans écraser les contribuables ni sacrifier la croissance ?
À défaut d’y répondre, « foutre au feu » les titres de dette pourrait surtout revenir à jeter dans les flammes une partie de la confiance accordée à la France.
Sources:
- Insee, « À la fin du premier trimestre 2026, le ratio de dette publique s’établit à 117,5 % du PIB », 25 juin 2026
- Direction générale du Trésor, « Annuler la dette détenue par la BCE : est-ce légal, utile et souhaitable ? »
- EUR-Lex, article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne
- Banque de France, « Comprendre la croissance du bilan des banques centrales »
- Agence France Trésor, programme indicatif de financement de l’État pour 2026
Voir les commentaires