INTERVIEW. Présidentielle 2027 : quels scénarios peuvent être envisagés ?
À mesure que l’échéance présidentielle approche, les candidatures se multiplient et les différents camps cherchent encore leur stratégie. Entre la perspective d’un nouveau duel entre les forces de gauche radicale et d’extrême droite et la bataille pour le centre et la droite, plusieurs inconnues demeurent. Alliance, candidature unique ou dispersion des voix : quels scénarios pourraient réellement s’imposer ? Christophe Boutin, politologue à l’université de Caen, nous livre son analyse.
À ce stade, quels sont selon vous les principaux scénarios qui se dessinent pour cette élection présidentielle ?
Christophe Boutin : Actuellement, on a deux candidats qui travaillent de façon relativement indépendante : Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. La grande question qui se pose pour l’ensemble du spectre politique est finalement de savoir comment éviter que ces deux candidats arrivent en tête du premier tour. Pour l’heure, ni le Rassemblement national ni La France insoumise ne semblent véritablement engagés dans une logique d’alliance. Cela laisse donc un espace considérable aux autres formations, notamment au centre et à droite comme à gauche.
On observe ainsi un spectre politique extrêmement large, qui va, à droite et au centre, d’un candidat comme Gérald Darmanin jusqu’à Sarah Knafo, et à gauche de Gabriel Attal jusqu’à Marine Tondelier. La question est donc de savoir où se situera réellement le curseur politique. Le principal risque, aujourd’hui, serait de voir s’opposer au second tour l’extrême droite et la gauche radicale, avec Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon comme figures de proue.
Quel scénario vous paraît aujourd’hui le plus probable, et pourquoi ?
A priori, beaucoup de choses vont se jouer autour de la position d’Édouard Philippe, notamment dans l’espace situé entre la droite et le centre. Encore faut-il qu’une véritable alliance puisse se constituer entre ces deux familles politiques. C’est loin d’être acquis.
Il n’est notamment pas évident que les électeurs de LR ne soient pas tentés par un vote en faveur du RN, et inversement. Il existe donc une réelle incertitude sur la capacité de la droite et du centre à se rassembler derrière une candidature commune. Cette question du rassemblement pourrait être déterminante : dans une élection où plusieurs candidatures risquent de se partager un même électorat, la capacité à fédérer pourrait peser davantage que le simple poids électoral d’un parti.
À l’inverse, quel scénario vous semble le plus sous-estimé dans le débat public ?
Je crois que certains candidats sont parfois surestimés. Il est tout à fait possible que le Rassemblement national soit aujourd’hui surestimé dans les projections, tandis que La France insoumise soit, à l’inverse, sous-estimée. Il existe par ailleurs une véritable lassitude des Français à l’égard de la classe politique. Cette défiance peut notamment être mise en perspective avec l’élection d’Emmanuel Macron et la promesse d'un renouvellement politique avec sa "révolution” (en référence à son essai paru en 2016).
Le sentiment que les promesses de transformation n’ont pas été pleinement tenues peut nourrir cette fatigue politique, mais aussi modifier les comportements électoraux. Une partie des électeurs pourrait ainsi chercher une alternative aux candidatures considérées comme appartenant déjà au système politique traditionnel.
Qu’est-ce qui pourrait, dans les prochaines semaines, complètement rebattre les cartes ?
Ce qui pourrait réellement changer la donne, ce serait l’émergence d’une personnalité capable de fédérer l’ensemble du bloc central et d’incarner une forme de stabilité. Mais il existe aujourd’hui une pléthore de candidats qui cherchent à occuper cet espace. Édouard Philippe ou Gabriel Attal, par exemple, peuvent prétendre à cette position. Le problème est qu’ils ont tous deux déjà exercé des responsabilités importantes au sein de la classe politique. La difficulté sera donc de parvenir à incarner à la fois le renouvellement et la stabilité. C’est une équation particulièrement compliquée dans un contexte de défiance à l’égard des responsables politiques.
Quels sont aujourd’hui les principaux rapports de force entre les différents camps ?
Trois grandes thématiques se distinguent actuellement et constituent, selon moi, des invariants : l’immigration, l’insécurité et le pouvoir d’achat. Ces sujets traversent un spectre politique extrêmement large et chacun des candidats cherchera à s’en emparer. Le rapport de force pourrait donc se jouer sur la capacité de chaque prétendant à convaincre les électeurs sur ces questions. Il existe cependant un hiatus entre les déclarations politiques très fortes et ce qu’il est réellement possible de mettre en œuvre une fois au pouvoir. La campagne présidentielle pourrait justement faire apparaître cet écart entre les promesses, les discours et la réalité de l’exercice du pouvoir.
Quelles alliances ou quels rapprochements pourraient modifier la donne ?
Un rapprochement important au centre pourrait évidemment modifier le rapport de force. Ce serait, d’une certaine manière, une forme de « macronisme », avec par exemple une alliance entre Gabriel Attal et Édouard Philippe. Ce sont deux anciens Premiers ministres qui disposent chacun d’une certaine visibilité, mais ils jouent pour l’instant leurs cartes personnelles. La logique de rassemblement se heurte donc aux ambitions individuelles.
Pour autant, une alliance pourrait devenir nécessaire si Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen parvenaient à se qualifier pour le second tour. Dans une telle configuration, les forces politiques du centre et de la droite pourraient être contraintes de se rassembler. L’un des deux hommes devrait alors probablement accepter de passer au second plan au profit d’une candidature susceptible de fédérer plus largement.
Quels événements pourraient provoquer un véritable tournant dans la campagne ?
Les événements susceptibles de provoquer un véritable tournant sont multiples. Il peut s’agir d’un fait divers, mais aussi d’un événement de politique extérieure. Les évolutions politiques dans d’autres pays européens peuvent également avoir un impact sur la campagne française, notamment lorsque les forces politiques concernées appartiennent à des familles idéologiques relativement proches.
La progression de la droite radicale dans certains pays européens pourrait ainsi influencer le débat en France. De la même manière, un événement international majeur peut rapidement remettre au premier plan certaines thématiques, notamment l’immigration, la sécurité ou la souveraineté. Je crois également beaucoup à l’impact d’un événement tragique de dernière minute. Dans une campagne aussi courte et intense, un événement peut suffire à faire évoluer de plusieurs points les intentions de vote en faveur de certains candidats.
À l’approche du scrutin, la campagne pourrait donc rester particulièrement imprévisible. Les rapports de force actuels ne sont pas nécessairement figés et pourraient évoluer en fonction des candidatures, des éventuelles alliances, mais aussi de l’actualité nationale et internationale.
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