Millionnaire, Banco, Vegas, Cash, Goal, Astro… Chaque jour, 6 millions de tickets vendus avec le rêve de décrocher le gros lot. En réalité, une illusion pour des perdants programmés.

Les jeux à gratter rapportent 4,5 milliards d’euros par an à la Française des jeux, dont 30% pour les caisses de l’État, et autour d’un tiers aux joueurs en lots de consolation qui les incitent à rejouer avec l’espoir que le hasard finira par leur sourire. Ils ignorent que Banco, Cash et autres Vegas ne sont pas, et n’ont jamais été des jeux de hasard. Une duperie que Française des Jeux, elle-même, confesse dans un message anodin écrit en petites lettres au verso des cartons : "Au moment de votre achat, certains lots ou certaines catégories de lots ont peut-être été remportés" (voir l’exemple du Millionnaire ci-contre).

Par cet avertissement, la Française des Jeux s’estime à l’abri de l’accusation de fraude et d’une procédure engagée depuis 2006 par un joueur qui a démonté le système. Au terme d’une enquête pugnace, Robert Riblet, ingénieur à la retraite, assignait en justice le géant détenant le monopole des jeux pour l’État. La plainte de Robert Riblet reposait sur l’infraction permanente de la FDJ au décret du 31 juillet 1997 stipulant à l’article 4 : "La détermination des gains ou lots et leur attribution aux gagnants sont effectués dans des conditions assurant l’égalité des chances entre les joueurs, par des moyens faisant appels à l’intervention du hasard". Pourtant, Robert Riblet était débouté par le Tribunal de Nanterre le 23 août 2013. Et son appel fut rejeté par une ordonnance de non-lieu, le 10 juillet dernier. Les juges ont motivé leur verdict en se basant les nouveaux règlements habillement retouchés par la Française des Jeux au cours de cette longue procédure.

Un “hasard encadré“

Le 27 avril 2002, au moment où Robert Riblet débute son enquête, la FDJ modifie discrètement l’article 4 du décret par l’ajout suivant : "L’intervention du hasard, totale ou prépondérante, peut-être concomitante ou postérieure à la mise à disposition du support. Le principe d’égalité des chances n’interdit pas de tenir compte des différences objectives de situations entre ceux-ci". Bref, un floutage juridique faisant ricaner les mathématiciens sur la notion de “hasard prépondérant“, pur concept marketing, inconnu des lois de la probabilité.Derrière ces pirouettes de langage, la chance du joueur est encadrée, canalisée et planifiée selon une mécanique cruelle appelée par les concepteurs de jeux : le Tableau des lots !Pour chaque jeu, ce tableau détermine le nombre de gros lots (en moyenne 1 pour 3 millions de tickets), de lots exceptionnels (plus de 200 €), de lots significatifs (entre 20 et 200 €) et de petits lots (2 à 4 €). Toutefois, ces lots s’inscrivent dans une répartition préétablie ne devant rien au hasard et programmée dès l’impression des supports. Les rouleaux (ou livrets) de jeux à gratter sont tous imprimés selon un même processus de répartition. Prenons l’exemple d’un jeu dont la valeur d’un livret est 150 €. Environ un tiers de sa valeur est restitué aux joueurs en lots de consolation (2 à 4 €), chaque livret contient un, mais seul lot significatif (20 à 50 €). Tous les 4 livrets, le lot significatif devient un lot exceptionnel supérieur ou égal à 200 €, puis un lot de 2000 € ou plus tous les 40 livrets et ainsi de suite… C’est cela le “hasard prépondérant“ programmé par les logiciels pilotant l’impression des livrets sur les rotatives.

Remettre un gros lot en jeu dès que le précédent a été gratté

Pour une série de plusieurs millions de tickets, une fois le gros lot gagné, rien n’interdit à la Française des Jeux de livrer à ses distributeurs le reste des tickets jusqu’à épuisement de la série. Or, grâce l’informatique, le siège sait en temps réel dès qu’un joueur gratte le bon numéro. La FDJ continue pourtant d’écouler la totalité du stock pendant plusieurs jours, exigeant des points de vente la liquidation jusqu’au dernier des tickets perdants. Ainsi s’explique la phrase minuscule avertissant que certains lots sont déjà gagnés au moment de l’achat. Elle fut inscrite progressivement sur tous les cartons au cours de l’année 2007, alors que la plainte de l’ingénieur était jugée recevable et que les dirigeants de la FDJ étaient entendus par la brigade financière.Il serait pourtant aisé de rétablir l’égalité des chances clamée par le décret de 1997 et la publicité. Cela par l’engagement de pilonner le solde du stock, non encore livré aux détaillants, dès que le siège aurait connaissance qu’un gros lot est gagné, et d’imprimer aussitôt un autre gros lot sur cette série. La demande figurait aux conclusions des avocats de Robert Riblet. Une requête inacceptable pour la FDJ au nom de sa profitabilité. Encore un sou ! Encore un dernier petit sou ! Et tant pis pour les gogos ! Le plus navrant soit que les juges aient donné raison à cette infâme philosophie.Malgré l’évidence de l’injustice, le joueur intoxiqué voudra toujours croire en sa chance, espérant que le ticket encore à gagner l’attend peut-être au prochain grattage, espérant se trouver au bon endroit et au bon moment. C’est sans compter sur la perversion instituée par la FDJ.

Pour 6 ou 8 euros, la certitude d’en rafler 20 et plus

Depuis le Tac au Tac, premier jeu à gratter en 1989, des détaillants peu scrupuleux et les “pro du grattage“ ont intégré la logique du Tableau des lots et appris à capter des gains au préjudice des autres joueurs. Sachant qu’un rouleau contient un et un seul lot significatif ou exceptionnel, à l’instant où le bon ticket sort, le reste du rouleau ne donne plus rien ou des misères, on dit alors que le livret est “asséché“. Mais rien n’interdit au point de vente de détacher le restant de tickets perdants et de les exposer sur son présentoir à destination des naïfs qui croient obstinément en leur étoile. Connu de quelques initiés, le secret des livrets asséchés a permis durant ces années un formidable détournement de gains par quelques filous qui continuent de léser les joueurs. En première ligne, se trouvent les détaillants. Derrière leur comptoir, ils sont en position de contrôler le gain de chaque ticket s’écoulant d’un même rouleau de jeu. Certes, il arrive que le joueur ne gratte pas son achat devant lui et parte encaisser son gain chez un autre débitant. Mais ces cas sont rares. En général, le joueur compulsif et impatient d’éprouver sa chance gratte son ticket sur place, s’empresse d’exhiber son succès par-dessus le comptoir, se fait rembourser la mise et rejoue aussitôt. S’il a bu un verre entre temps, c’est tout de même devant le même présentoir qu’il passera en caisse. Qu’arrive-t-il quand le débitant constate qu’aucun lot significatif n’est sorti alors qu’il reste moins de cinq tickets à gratter dans le livret ? "Je les prends pour moi, avoue un buraliste de l’Aisne, il faut bien qu’on ait des avantages !". Avec une mise de 6 ou 8 euros, c’est la certitude d’empocher 20 euros, voire davantage… Qui peut résister à une telle tentation ?

Un pillage organisé à l’abri des regards

En revanche, si un billet de 20 ou 50 euros part en début de rouleau, les autres tickets sont détachés et étalés sur le présentoir au nez des futurs perdants. Le vendeur a non seulement le droit, mais l’obligation de procéder ainsi. Les règles internes de la Française des Jeux stipulent qu’un livret entamé ne peut en aucun cas être rendu par le détaillant. D’où le comportement parfois observé entre un débitant un bon client. Ce dernier dit : "Je te prendrais bien un Astro ?". Devant la grimace du buraliste, il se ravise : "Oh non, plutôt un Vegas !". Nouvelle grimace et l’habitué se rabat sur un Millionnaire. Déduction : les Astro et les Vegas exposés étaient tous des reliquats de livrets asséchés. Plus grave que ces petites astuces, le détournement de gains est devenu un pillage réglé, supposant une connivence entre le débitant et un comparse. La combine repose sur un crédit de quelques minutes que le détaillant accorde à un joueur achetant un livret entier. Il gratte les tickets à la suite jusqu’au lot significatif, puis rend le reste du rouleau, forcément asséché, au débitant qui ne lui compte que les tickets grattés. La martingale est la suivante : pour un livret de 75 pièces d’une valeur de 150 euros, il y une chance sur deux que le lot intéressant tombe au 37ème ticket, soit un coût de 74 euros dont un tiers sera remboursé en petits lots, donc l’investissement réel se limite à 49 euros. Pour un gain de 50 euros, le comparse est assuré d’y gagner. Si le lot tombe avant le 37ème ticket, le bénéfice augmente d’autant et l’affaire devient vraiment juteuse dès qu’un lot exceptionnel se présente. Pour maximiser le bénéfice, ces grattages massifs s’exécutent à l’abri des regards sur cinq à dix rouleaux d’un même jeu.

Aux innocents les mains vides

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Évidemment, la Française des Jeux nie farouchement avoir eu connaissance de ces pratiques. Cela reviendrait à admettre que tout le système des jeux à gratter est perverti. L’entreprise va même jusqu’à renier la programmation du lot unique par livret, arguant que la répartition reste aléatoire, et rejetant une statistique établie par les émules de Robert Riblet. Elle porte sur un échantillon de plus 4.000 rouleaux sur lesquels on a jamais trouvé deux ou zéro lots significatifs, mais toujours un seul. Certes la FDJ écoule plus de 50.000 rouleaux par jour, pourtant le test accusateur est suffisant. Selon le mathématicien Gilles Stolz, si la répartition des lots est vraiment aléatoire, la probabilité de n’observer aucun livret à deux lots sur l’échantillon s’avère inférieure à trois sur un milliard. Finalement, l’aveu est sorti de la bouche de l’ex-directeur du marketing de la Française des Jeux. Le 27 janvier 2006, lors d’une interview accordée à l’émission “Capital“, Jean-Marc Buresi lâchait : "La répartition statistique est bien faite par nos imprimeurs".Ainsi le joueur innocent, dont le regard capté par les jolis cartons coloriés cède aux appels de sa bonne étoile, ignore que dans l’ombre un monopole d’État et quelques margoulins n’éprouvent pas sa chance, mais organisent sa déveine. Il espérera longtemps se trouver au bon endroit et au bon moment pour gratter sa petite case de bonheur. Oui, si le gros lot n’est pas déjà dans une autre poche, si le détaillant n’a pas favorisé ses copains ou sa famille, et si des voyous n’ont rien raflé avant lui… À ce compte-là, il existe un moyen plus sûr de solliciter sa chance, cesser de jouer !

 

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