Chris Cummins reçoit pour Euronews Peter Maurer, Président du Comité International de la Croix-Rouge. A la tête de l'institution depuis 2012, le spécialiste en droit international a succédé à ce poste à Jakob Kellenberger, après avoir fait carrière dans le corps diplomatique suisse. Aujourd'hui, l'action humanitaire déployée par le CICR s'étend à plus de 80 pays. Peter Maurer a fait du 'renforcement de la diplomatie humanitaire' et du 'dialogue avec les États et les autres parties prenantes' ses priorités, indique le CICR, dans le but de 'faire respecter le droit international humanitaire' et de consolider l'action de l'organisation.

Chris Cummins, Euronews : en tant qu'humanitaire, quel regard portez-vous sur l'année 2015 ?

Peter Maurer, Président du Comité International de la Croix-Rouge : Ce que je vois, en tant qu'humanitaire, c'est une augmentation des besoins naissants et de ceux qui sont apparus en 2015. Je vois davantage de conflits, des conflits plus graves, qui ont un impact plus fort sur les populations, sur les systèmes, que ce soit sur les systèmes de santé, sur les réseaux hydrauliques ou sur les réseaux d'assainissement. Il y aussi plus d'impact au niveau régional. La crise syrienne n'est pas vraiment limitée à la Syrie, c'est le Moyen-Orient qui est en crise. La crise au nord du Nigeria est une crise qui s'étend à toute la région du lac Tchad. La crise en Somalie est celle de la corne de l'Afrique, donc je pense que, sans surprise, on constate l'impact de l'ensemble de ces crises, qui génèrent des déplacements de population de masse, dans des proportions jamais vues depuis la Seconde Guerre mondiale.

tweets4peace ICRC estimate of internally-displaced Syrians in need of aid is approximately 8 million people. https://t.co/RnqWJebSo9- EatingMyPeaz (EatingMyPeaz) 11 Décembre 2015

L'une des singularités de ces nouvelles formes de conflit, c'est que les lignes se brouillent sur le terrain, et que des protagonistes se livrent à des actes d'une violence inouïe. Quel effet cela peut-il avoir sur le travail du CICR ?

La conséquence immédiate, c'est que ce que l'on appelle l''espace humanitaire' est de plus en plus menacé, et ce de manière constante. Cela devient de plus en plus compliqué de négocier avec parfois cent groupes armés, qu'avec deux armées, structurées correctement. Même si la violence indicible et les violations ne sont pas réservées aux cent groupes armés, cela peut aussi arriver avec une armée structurée, c'est tout de même un contexte nouveau, dans lequel l'espace humanitaire est plus difficile à négocier. C'est pourquoi nous avons parfois des difficultés à comprendre le fonctionnement de ceux que nous rencontrons sur le terrain, qui est rattaché à qui, où se trouve la chaîne de commandement, donc quand vous dépendez de ceux qui portent les armes, on est particulièrement exposés à ces nouvelles difficultés.

(function(d, s, id) (document, 'script', 'facebook-jssdk'));Au Soudan du Sud, plus de deux millions de personnes ont dû fuir en raison du conflit. Un grand nombre d'entre elles,...Posté par Comité international de la Croix-Rouge sur vendredi 11 décembre 2015

Cela met une pression énorme sur vos travailleurs, de travailler dans des contextes aussi volatiles, imprévisibles, troubles, et particulièrement dangereux ?

C'est une question intéressante, cela illustre aussi la façon dont le CICR, qui dispose d'une organisation professionnelle, s'articule avec les bénévoles des antennes nationales, pour trouver de nouvelles formes d'interaction... On doit investir davantage dans la formation, dans le décryptage de ces contextes, on doit regrouper les informations. Ce qui se passe en Syrie peut avoir un impact immédiat sur notre lecture de la situation au nord du Mali, ce qui arrive au nord du Mali peut avoir un effet sur notre compréhension de la situation au Yémen ou en Afghanistan.

Cela marche là où il y a des statuts et de conventions en place, un droit international humanitaire, qui, dans certains cas sont ouvertement violés. Comment pouvez-vous fonctionner en tant qu'organisation dans ce cadre, lorsque les conventions auxquelles vous avez adhéré ne sont pas respectées par les autres parties ?

Notre méthode, depuis un moment déjà, est d'être présent, d'aller au plus près des théâtres d'opérations et aussi près que possible des acteurs, de ceux qui perpètrent les violences, autant que des victimes. Si vous êtes proche du terrain, proche de la réalité, vous avez la capacité de commencer à engager des discussions avec des victimes et des auteurs de violences, et vous commencez à créer de nouvelles dynamiques, vous commencez à comprendre l'environnement et parfois, vous finissez par trouver la faille et vous y engouffrer. Grâce à la compréhension des standards spécifiques à chaque endroit, vous pouvez commencer à établir des accords avec les groupes armés, pour qu'ils ne puissent pas se comporter comme ils le veulent, il y a des gens autour d'eux dont ils sont responsables, et on peut encourager les gens à se battre pour ces valeurs. Plus vous restez longtemps sur un terrain, plus vous pouvez trouver des appuis d'influence, parler à des dignitaires religieux, vous pouvez, encore une fois, vous adresser aux interlocuteurs les plus souples de ces organisations, vous pouvez vous adresser aux responsables de communautés, aux aînés, vous commencez à comprendre le paysage autour de vous, et c'est l'expérience du CICR : plus vous restez sur un terrain de conflit, aussi compliqué soit-il, mieux vous arrivez à agir en termes d'espace humanitaire et en termes de sécurité.

Quel effet la destruction des infrastructures a-t-elle sur les communautés ?

La violence détruit les systèmes d'approvisionnement, nous ne sommes plus dans une situation, avec la complexité des violences urbaines, où vous assistez à des violences dans un quartier qui n'auraient pas d'effet sur l'environnement direct ou sur les services à la population. En milieu urbain, les réseaux d'assainissement, d'électricité, le système social, et le système de santé sont étroitement liés. S'il n'y a pas d'eau, ni d'électricité, les hôpitaux ne fonctionnent pas, les gens meurent. C'est ce que j'ai vu à Sanaa, quand je me suis rendu au Yémen, s'il n' y a pas d'électricité, pas de carburant, pas de générateurs, les corps s'empilent dans les morgues.

Et quelles perspectives voyez-vous pour 2016 ?

Pour le moment, malheureusement, je dois dire que je ne vois pas beaucoup de changements. Je ne vois pas de changement profond dans la situation à laquelle nous assistons depuis un certain temps. Il y a un manque de solutions politiques, dans certains des conflits les plus graves, des conflits récurrents, d'autres qui s'intensifient. Même dans les conflits pour lesquels des solutions politiques commencent à se construire, comme en Syrie, ou malgré l'annonce de pourparlers de paix pour le Yémen qui vont bientôt débuter à Genève, vous assistez souvent à une intensification des combats, car les parties en présence veulent asseoir leur position à la table des négociations.

C'est un scénario apocalyptique qui se profile, avec des centaines de milliers de personnes poussées à l'exil, c'est un indicateur qui va dans le sens d'un scénario atroce qui est train de s'écrire ?

Potentiellement, cette situation peut devenir encore plus grave que ce à quoi on assiste actuellement. Je dois dire, quand on examine le tableau général, quand on voit les chiffres ahurissants des déplacements et des besoins, je suis aussi encouragé par ce qu'on est capable de faire. Donc avec toutes les craintes que comporte un scénario apocalyptique, vous voyez aussi à l'inverse des sociétés qui s'y opposent et qui veulent échapper à cette hypothèse, et c'est aussi très encourageant pour nous.

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