Sueurs froides musicales et cinématographiques

Le film d’angoisse est l’un des styles cinématographiques les plus populaires depuis les années soixante, avec l’avènement d’Alfred Hitchcock au titre de maître du suspense. Mais comment expliquer l’engouement humain pour un genre qui a élevé au rang d’art la manipulation d’une émotion pourtant négative, la peur ? Et comment les habiles cinéastes de l’angoisse parviennent-ils à nous glacer d’effroi sans pour autant nous faire fuir des salles obscures ?

S’il serait réducteur de limiter ce genre du septième art au vulgaire maniement de ficelles émotionnelles, certaines recettes scénaristiques sont imparables et produisent invariablement les mêmes réactions chez tous les spectateurs. A ce jeu, Hitchcock reste le maître incontesté de la manipulation des émotions. Une partie de son génie réside dans son intuition si fine du fonctionnement du cerveau humain. Un des secrets d’Hitchcock, c’est de jouer avec notre prédisposition naturelle à anticiper les événements à venir. Nombre d’études neuroscientifiques récentes démontrent que le cerveau humain, au-delà de réagir passivement aux évènements extérieurs, est constamment en train d’anticiper ce qui va se passer. Ainsi le cerveau construit-il un modèle prédictif du monde qui l’entoure, avec pour but de minimiser la surprise quant aux événements à venir. Prédire permet aussi de préparer une réaction rapide avant même l’irruption d’une situation. Lorsque nos prédictions sont confirmées, notre modèle interne est consolidé. A l’inverse, une situation imprévue, surprenante, pousse le cerveau à rectifier son modèle du monde. L’erreur de prédiction, ou surprise, constitue donc la base de tout apprentissage. La surprise joue un rôle crucial dans nos comportements quotidiens et c’est en la manipulant subtilement que les maitres de l’angoisse jouent avec nos nerfs.

Comment réagit notre cerveau  devant un film d'horreur ?

La base du suspense, c’est de distiller des indices pour que le spectateur anticipe un drame sans pour autant savoir exactement quand et comment il va se produire. L’incertitude crée une insécurité qui constitue l’essence de l’angoisse. C’est ainsi que notre cerveau fonctionne, et les scénaristes l’ont bien saisi. Prenez par exemple la célèbre scène de la douche dans Psychose : l’irruption d’une ombre inquiétante derrière le rideau de la douche nous force à anticiper un dénouement malheureux pour l’ingénue jeune femme jouée par Vivian Leight. Le spectateur prédit aisément que les intentions du tueur menaçantes mais la lenteur de son approche rend l’attente et l’incertitude particulièrement stressante. Une tension comparable émerge de l’interminable poursuite engagée par Jack Nicholson dans la scène "Here’s Johnny" dans le film The Shining : armé de sa hache et de son air sadique, le tueur laisse vicieusement durer le plaisir en faisant trainer la conclusion d’une scène dont l’issue paraît irrémédiable.

En musique aussi, les prédictions sont essentielles et les compositeurs jouent constamment à moduler les attentes de l’auditeur. Le rythme, par exemple, consiste en la répétition régulière d’un motif avec lequel l’auditeur tente de se synchroniser de façon proactive. La plupart des courants musicaux combinent des motifs rythmiques et mélodiques qui permettent à l’auditeur de générer des prédictions plus ou moins précises. Ainsi, lorsque nous entendons une marche militaire, il nous est très aisé d’en extraire le tempo pour anticiper le temps à venir et y synchroniser notre pas. Si l’on écrit ici : "do, ré, mi, fa, sol, la, si…", il est probablement difficile pour le lecteur de réprimer l’attente du "do" qui suit. Il en serait de même si l’on jouait ces notes au piano : l’auditeur anticiperait vraisemblablement le moment et la hauteur du son qui suit. Et il serait probablement surpris ou même irrité si l’on jouait à la place quatre "do dièse" en doubles-croches.

Le cerveau apprécie donc les régularités car elle lui permettent de réduire son incertitude quant à l’avenir. Mais il faut bien reconnaître que l’ordre parfait et la prévisibilité sont ennuyeux à la longue. Ainsi, une dose raisonnable de suspens et de surprise dans un environnement parfaitement prévisible a parfois des vertus émoustillantes. Pour certains par exemple, le confort prévisible et rassurant d’un canapé s’allie harmonieusement avec la futile incertitude d’un match de football.

Les émotions que nous procurent nombre de formes d’art reposent donc sur un subtil équilibre entre ce que nous attendons (nos prédictions) et ce que nous percevons effectivement. Dans la musique romantique par exemple, une partie du rôle de l’interprète est de proposer une manière de jouer qui respecte l’œuvre du compositeur tout en prenant certaines libertés. La qualité d’une interprétation repose ainsi sur la capacité du musicien à s’écarter sensiblement d’une reproduction fidèle et rigide de la partition tout en évitant de passer pour un original en sabotant l’œuvre.

Le même principe permet de comprendre le "groove", ce caractère dansant de certains morceaux de hip-hop ou de musique électro. Des chercheurs de l’Université de McGill ont montré qu’un désordonnement sensible des différents éléments rythmiques autour du tempo rend le morceau plus "groovy".

C’est donc en manipulant cette propension du cerveau à anticiper ce qui va suivre que le compositeur introduit des tensions (incertitudes), qu’il libère ensuite avec une cadence rassurante, confirmant les attentes de l’auditeur. Une certaine dose de désordre et de surprise n’est donc pas pour nous déplaire. Un enjeu essentiel pour produire une œuvre artistique réussie est de jouer avec la surprise tout en respectant le niveau d’incertitude que peut tolérer le spectateur.

Existe-t-il des situations naturelles ou la surprise est indispensable, voire vitale ?

Au-delà de cet usage récréatif et contrôlé de la surprise, nous avons vu que le cerveau, dans son fonctionnement normal, génère des prédictions afin de réduire la surprise. Mais existe-t-il des situations naturelles ou la surprise est indispensable, voire vitale ?

Prenons par exemple la fameuse fable d’Esope "le garçon qui criait au loup". Après avoir crié au loup plusieurs fois, les habitants de son village s’habituent aux alertes du garçon et n’étant plus surpris, ils finissent par l’ignorer. Notre capacité à alerter nos congénères en cas de danger de sorte que leur cerveau réponde de façon inconditionnelle à nos alertes repose sur la notion de surprise.

Par exemple, l’aptitude à surprendre et à alerter est essentielle pour la survie du nouveau-né. Celui-ci, bien incapable d’agir de façon autonome pour répondre à ses propres besoins, requiert systématiquement l’aide de ses parents. Le nourrisson dispose de façon innée d’un moyen redoutable pour manipuler ses parents et parvenir à ses fins sans attendre de savoir s’exprimer à travers le langage : le cri. Le hurlement du nourrisson est si insupportable que le jeune parent s’évertue invariablement et dans un temps record à remédier aux maux de l’enfant plaintif. Mais pourquoi le cri est-il si efficace ?   

Toutes les fréquences sonores ne sont pas perçues de la même manière par notre cerveau, et certaines ont la capacité d’induire des émotions et des réactions variées : de peur lorsque nous entendons un hurlement dans la nuit, de fuite lorsque ce hurlement nous paraît trop proche, stimulant notre bienveillance lorsqu’il s’agit d’un jeune enfant qui rit. Le cri humain utilise une combinaison de caractéristiques acoustiques uniques, qu’il ne partage avec aucune autre vocalisation, ce qui lui permet d’éviter les fausses alertes. Imaginez par exemple que nous nous mettions à utiliser les fréquences utilisées par le cri en chantant une berceuse, cela aurait un effet dévastateur sur l’état d’endormissement de nos chérubins. Le cri utilise donc une gamme de fréquence qui lui est propre, et qui correspond à un attribut perceptif nommé rugosité. Pour produire ces fréquences rugueuses, nos cordes vocales vibrent selon un régime particulier dit chaotique. La rugosité est particulièrement désagréable à nos oreilles sensibles mais elle a l’immense avantage de rendre le cri particulièrement difficile à ignorer. Ainsi, plus un cri est rugueux, plus il est perçu comme alarmant. Cette propriété est également utilisée dans un grand nombre de signaux d’alarme telle que les klaxons, sonnettes de vélos ou autres cornes de brume. Une série d’expériences comportementales menées sur des humains a également montré que la présence de ces fréquences rugueuses améliore et accélère la localisation spatiale d’une vocalisation dans notre environnement. Ainsi, à volume sonore égal, un hurlement sera localisé plus rapidement qu’une simple voyelle. Ceci suggère que la rugosité aurait été sélectionnée naturellement et préservée pour communiquer efficacement la présence d’un danger. Par ailleurs, l’étude en neuroimagerie des réponses cérébrales à ces fréquences a permis de démontrer que ces sons ont la capacité de stimuler fortement l’amygdale, une petite zone sous-corticale et probablement archaïque impliquée dans la perception du danger.

Mais en quoi ces sons dits rugueux sont-ils si particuliers ? Le régime fréquentiel utilisé par le cri correspond à des modulations du volume de l’onde sonore entre 30 et 150 Hertz. Ces fréquences très rapides résonnent à nos oreilles comme le bruit d’une bruyante moto au démarrage. On pourrait comparer ces sons, dans le domaine visuel, aux lumières stroboscopiques utilisées en boite de nuit. Dans le cas du stroboscope, des flashs lumineux bombardent notre système visuel à une fréquence telle que celui-ci ne peut anticiper les flashs à venir et se trouve constamment surpris, débordé par l’influx rapide d’information. Le cas du cri et de certaines alarmes est analogue : les fréquences ‘strobophoniques’ sont terriblement déplaisantes, probablement car elles sont trop rapides pour être prédites et saturent ainsi notre système auditif. Le hurlement de Vivian Leigh dans Psychose est un modèle du genre. Strident et particulièrement rugueux, ce cri induit une réaction de stress intense qui s’ajoute à l’angoisse déjà provoquée par l’ombre inquiétante du tueur. Mais dans cette scène, l’insatiable Hitchcock ne s’arrête pas là et pousse le vice de la manipulation de nos émotions encore plus loin. En ajoutant en fond sonore un ensemble de cordes jouant un motif particulièrement strident et dissonant il achève de glacer de terreur le spectateur le plus flegmatique.

Pourquoi prenons-nous plaisir à écouter des sonorités dissonantes a priori désagréables et gênantes ?

L’origine de la dissonance est un sujet activement débattu par la communauté neuroscientifique. Il est communément admis qu’une part importante de notre gout pour certaines harmonies dépend de notre expérience sensorielle passée et relève donc de la culture. Toutefois, certains aspects de la dissonance pourraient dépendre de contraintes biologiques liées à la manière dont notre cerveau traite les sons. Le grand physiologiste et physicien allemand Hermann von Helmholtz avait déjà démontré au 19e siècle que l’addition de deux fréquences suffisamment proches l’une de l’autre induit la perception d’une troisième fréquence dite rugueuse. Ainsi, certains sons dissonants résonnent dans la même gamme de fréquence que celle utilisée par les cris. Les violons dissonants utilisés par Hitchcock jouent probablement en partie sur cette corde sensible en ciblant les zones cérébrales impliquées dans les réactions de peur.

Une question reste en suspens. Qu’est ce qui peut bien nous amener à passer deux heures dans une salle obscure à subir les manipulations psychologiques des maitres de l’angoisse ? Et pour quelle raison prenons nous du plaisir à écouter des sonorités a priori désagréables et gênantes pour notre cerveau ? Là encore, il semble que le génie de l’artiste réside dans sa capacité à nous installer confortablement dans un environnement prévisible et à créer, par touches subtiles, une certaine dose de surprise pour attiser notre curiosité. Nous jouons tous quotidiennement avec nos émotions de joie, de tristesse. On s’amuse même à se faire peur. Tout comme nous tirons un "malin" plaisir à regarder des films d’horreur, nous apprécions, chacun selon notre expérience et notre goût, un certain niveau de dissonance dans la musique que nous écoutons.

La dissonance est généralement absente des comptines enfantines. Mais à force d’entendre ces mélodies consensuelles nos cerveaux se lassent et se tournent vers des stimulations plus complexes. L’art, qu’il soit pictural, gastronomique, musical ou cinématographique ne cherche pas seulement à nous procurer un plaisir facile en produisant du "beau" ou de l’agréable. Les plus expérimentés et exigeants d’entre nous se penchent parfois sur des formes d’art dont l’esthétique dépasse souvent l’entendement du profane. Bruits de portes ou de circulation routière occupent ainsi certaines des œuvres les plus pointues du répertoire de la musique contemporaine. Les guitares saturées dans le hard rock, les hurlements dans la musique métal et la dissonance dans le jazz induisent une certaine forme de gêne sensorielle avec laquelle certains d’entre nous apprécient de jouer. En musique, au cinéma et dans toute autre forme d’art, n’en déplaise au proverbe qui veut que "quand il y a de la gêne il n’y a pas de plaisir", la tension créée par l’incertitude, la surprise, et même la répulsion peut être stimulante et attiser ainsi une certaine forme de plaisir.

Texte publié pour la première fois dans le catalogue rainy days 2015 de la Philharmonie Luxembourg.

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