Un énième palace français a récemment été repris par des fonds originaires du Qatar : le Vista Palace de Roquebrune-Cap-Martin. Une pratique devenue monnaie courante selon Vanessa Ratiginier, auteure de "La France sous influence".
AFP

Planet : Comment en êtes-vous venue à écrire ce livre ?

Vanessa Ratignier *: "Pierre Péan et moi-même travaillions sur un documentaire à visée géopolitique pour France 5. Notre enquête nous a progressivement dévoilé une singulière image de l’état de nos élites françaises. A examiner notre pays au prisme de l’émirat, nous devinions une inquiétante réalité : celle d’une France sous influence. Nous avons décidé d’y consacrer un livre.

 

Planet : Combien qualifierez-vous les relations entre la France et le Qatar ?

Vanessa Ratignier : Ce se sont des relations anciennes qui ont mal tourné. Elles ont démarré dans les années 1930, quand la Compagnie Française des Pétroles (aujourd’hui Total) a ouvert un bureau au Qatar. L’émirat était alors un protectorat britannique. Au lendemain de son indépendance au début des années 1970, des premiers accords ont été signés entre Paris et Doha et plusieurs contrats d’armement ont été conclus. Le Qatar est devenu un bon client de la France dans le Golfe. Il était un allié parmi d’autres. Tout a changé en 2007

 

Planet : Que s’est –il passé en 2007 ?

Vanessa Ratignier : Sitôt élu président de la République, Nicolas Sarkozy a fait du Qatar le pivot diplomatique de la France dans la région. Les diplomates parlaient d’ailleurs d'une 'lune de miel', c’est explicite ! L’émir Hamad al-Thani (qui a depuis passé la main à son fils Tamim) a été le premier chef d’Etat arabe reçu par le nouveau président, puis l’invité d’honneur du défilé du 14-juillet. Dix jours après, son pays intervenait dans la libération des infirmières bulgares –le premier coup diplomatique de la présidence de Sarkozy. Par la suite, l’émir Hamad se serait vanté auprès de l’un de ses plus proches amis de l’époque d’avoir financé le divorce de Nicolas Sarkozy. C’est du moins ce que nous a rapporté ledit confident, à savoir Anis Naccache, un ancien ennemi de la France qui fut condamné pour assassinat politique dans les années 80.

 

Planet : Des avantages ont-ils également été mis en place pour les Qataris ?

Vanessa Ratignier : Oui, leurs investissements ont été grandement facilités grâce à la révision de la convention fiscale liant la France et le Qatar. Actée en janvier 2008 lors du voyage de Nicolas Sarkozy à Doha, cette modification a bénéficié d’un travail législatif très rapide : quelques mois seulement, alors qu’une telle procédure prend généralement des années ! Cela vaut la peine d’être souligné, d’autant qu’elle survient en pleine crise financière, alors que le système financier menace de s’effondrer et que les Etats recapitalisent les banques en urgence. Malgré ce contexte pour le moins critique, la France devient le paradis fiscal du Qatar. Désormais, l’émirat bénéficie de nombreuses exemptions dans l'Hexagone ; l’exonération de la plus-value immobilière est la plus emblématique. C’est à partir de ce moment-là que le Qatar a multiplié ses investissements dans l’Hexagone.

 

Planet : Comment investissent-ils ?

Vanessa Ratignier : Officiellement, ils recherchent un bon retour sur investissement –lapalissade. Le Qatar tire sa richesse de son gisement de gaz, qui recèle les 3ème réserves mondiales. Pragmatique, l’émirat anticipe l’épuisement programmé des hydrocarbures et constitue un large portefeuille à l’international, en France comme ailleurs. Mais l’examen de leurs investissements dans l’Hexagone révèlent deux choses : ces acquisitions visent non seulement à s’assurer une rente, mais surtout à déployer leur carnet d’adresses et à projeter leur influence. C’est dans cette optique que s’inscrit l’achat du Paris Saint-Germain ou encore le lancement de BeIN Sports.

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Planet : Ce 'phénomène' comporte-t-il des risques pour l’avenir ?

 Vanessa Ratignier : Il ne comporte de risques qu’autant que la France continue de satisfaire les ambitions du Qatar au détriment de l’intérêt général et du respect de nos principes républicains. Je pense notamment aux droits de l’Homme. Notre pays reste muet face aux scandaleuses conditions de travail des travailleurs migrants dans l'émirat. De même, Paris ne s’est pas offusqué du traitement indigne infligé à certains de ses ressortissants, qui ont été bloqués dans l’émirat pendant plusieurs années pour avoir refusé de se soumettre au chantage de leur sponsor qatari. Paris n’hésite pas à s’asseoir sur certains de ses principes pour contenter Doha. La laïcité a ainsi été sacrifiée sur l’autel des desideratas qataris, comme en témoigne le cas de la Mission Laïque Française, vidée du lycée qu’elle gérait dans l’émirat. Yves Aubin de la Messuzière, l’ancien ambassadeur qui préside cette institution centenaire, estime qu’il a été lâché par la diplomatie française dans cette affaire. C’est dire !

 

Planet : Pourquoi une telle attitude, que craint la France ?

Vanessa Ratignier : C'est toute la question. La France craint-elle de ne pas voir aboutir certains contrats, d’armement notamment ? Certes, le contexte économique est difficile et nos finances sont mal en point, mais cela justifie-t-il de telles compromissions ? Je ne le crois pas. Ce sujet est éminemment sensible. Et rares sont ceux qui acceptent d’en parler. Prenons l’exemple de la convention fiscale. Lors de notre enquête, j’ai sollicité les différents services de l’Etat pour en savoir plus sur l’étendue de ses dispositions. A mes questions, le gouvernement a répondu par un silence éloquent. La relation que nous entretenons avec Doha rappelle le pire de la Françafrique. Et même une Françafrique inversée, comme si nous étions devenus une chasse gardée de l’émirat".

*Vanessa Ratignier est l'auteure de Une France sous influence (éd. Fayard)

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