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A-t-on eu la peau des fonctionnaires ? Selon Frédéric Farah, économiste et enseignant chercheur à Panthéon-Sorbonne, leur fin est proche…
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La fin des fonctionnaires : une fonction publique condamnée d’ici 5 à 10 ans ?

Pour pouvoir supprimer 32 000 postes, le gouvernement entend mettre fin aux régimes dérogatoires. Ils offrent la possibilité à certains fonctionnaires territoriaux de travailler moins longtemps que la durée annuelle légale, soit 1607 heures par an, rappelle Marianne. L’exécutif a d’ailleurs inscrit sa volonté de supprimer 70 000 fonctionnaires issus des collectivités locales d’ici 4 ans dans son projet de loi finance 2019 (PLF 2019). De son côté, la ministre des sports Roxana Maracineanu a récemment annoncé que les conseillers techniques sportifs ne seraient "plus forcément fonctionnaires", rapporte Le Monde.

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Y a-t-il vraiment de quoi inquiéter la fonction publique ? Pour Frédéric Farah, économiste affilié au PHARE, enseignant-chercheur à la Sorbonne, oui. "On court le risque d’une disparition de la fonction publique. Si les choses continuent à ce rythme, elle pourrait mourir d’ici 5 à 10 ans", estime-t-il. Toutefois, selon le chercheur, tous les fonctionnaires ne sont pas concernés. "Ce que Bourdieu appelle la main droite de l’Etat, soit la haute fonction publique, restera protégée et aux commandes. C’est elle, d’ailleurs, qui impose des réformes particulièrement drastique à la main gauche de l’Etat, les corps intermédiaires comme les cheminots, les postiers ou les encore les enseignants", explique l’économiste. "Toute la protection induite par le statut, les fonctionnaires de catégories A, A+, la conserveront. Mais ils seront les seuls."

La fin des fonctionnaires : une attaque sournoise, mais efficace, sur la fonction publique ?

Plutôt que de s’en prendre à la fonction publique de front, les gouvernements successifs de ces 25 dernières années ont préféré s’y attaquer de façon détournée. Le récent exemple de la réforme de la SNCF le montre très bien, juge l’enseignant-chercheur. "Cela fait deux décennies qu’on évide la fonction publique de l’intérieur. Concrètement, il s’agit de ne pas remplacer les fonctionnaires et de recourir massivement aux contractuels pour noyer le statut. C’est par le biais des nouveaux entrants qui ne sont pas recrutés comme des fonctionnaires que l'exécutif mène ce combat hautement politique. Le ver est dans le fruit", poursuit Frédéric Farah.

La stratégie, mise à l’œuvre depuis les années 1980 s'est avérée redoutablement efficace. "Cette tactique, qui repose en grande partie sur une rhétorique libérale ancienne, implique plusieurs étapes. Dans un premier temps on assèche les finances d'un service public, de façon à ce qu'il soit moins performant. Ensuite on surfe sur le mécontentement en pointant du doigt toutes les faiblesses engendrées par la disette économique imposée. Dans un deuxième temps, on évoque l'idée de la réforme, tout en assurant vouloir conserver l'esprit du service public. C'est ce qu'on a fait avec la poste ou, plus récemment, la SNCF", analyse l'économiste. "Là où le bât blesse c'est qu'en vérité, cette réforme ne dit pas son nom. Il s'agit d'une entreprise de liquidation, de désarticulation", ajoute-t-il. "C'est une façon de faire à la fois sournoise, hypocrite, de mauvaise foi et profondément méprisante."

La récente victoire du gouvernement sur les cheminots est, selon le chercheur, de très mauvais augure. "Depuis 1995, les fonctionnaires du rail constituaient une forme de forteresse, de bastion inexpugnable. Leur défaite envoie un feu vert au pouvoir en place. Un peu comme lorsque Margareth Tatcher avait remporté son combat contre les mineurs...", rappelle-t-il.

La fin des fonctionnaires : vers un service plus cher et de moins bonne qualité ?

Pour le contribuable, la fin de la fonction publique – et d'une certaine conception de l'Etat ainsi que du contrat social qui y sont associés – est lourde de dangers. "D'abord, les Français risquent fort de payer plus cher un service qui sera, au final de moins bonne qualité. C'est une évidence. Dans la santé, par exemple, on risque de créer un système à deux vitesses où l'on sera mieux soigné si l'on est riche", pointe du doigt l'économiste.

C'est loin d'être le seul risque, néanmoins. "Si on va jusqu'au bout de la logique, on en arrive à une forme de re-féodalisation de la société. Forcément, si l'Etat ne fournit plus les services publics qu'il assure aujourd'hui, nous redevenons dépendant de puissances privées, légales ou illégales. Nous serions contraints d'être les vassaux de grosses entreprises qui se substituent à l’État, comme pouvaient le faire certains patrons paternalistes par le passé. Si l'Etat, qui est le garant des populations, les livre à des puissances privés il permet à ces mêmes puissances d'acheter leur fidélité politique et idéologique, puisque ce sont elles qui subviennent à leurs besoins", lance le professeur en économie.

Et lui de conclure : "On risque également la perte du sens du commun, de ce qui nous lie avec les autres. D'accoucher, somme toute, d'une société segmentée, née d'une croissance des inégalités qui éloignent les individus. N'oublions jamais que l’État est producteur de social..."