La manipulation des chiffres sur le solde migratoire

Dans son numéro du 13 octobre sous la plume de Cédric Mathiot, le journal Libération n’hésite pas à titrer "Les immigrés quittent de plus en plus la France". Cette contrevérité manifeste est référée à une dépêche de l’AFP elle-même prétendant résumer une étude de l’INSEE sur le solde migratoire. Histoire d’un triple enfumage.  

Qu’est-ce qu’un solde migratoire ?

Quantitativement le solde migratoire d’un pays s’obtient en comparant le nombre des entrées et celui des sorties dans un pays. Il est positif si le nombre des entrées est supérieur à celui des sorties et négatif dans le cas contraire.

Qualitativement la comparaison n’est possible que si ceux qui entrent ont globalement le même profil que ceux qui sortent. Ce n’est pas du tout le cas en France. Les expatriés sont en grande majorité des personnes jeunes, nées en France, diplômées et qui vont rechercher hors de nos frontières un emploi existant ou à créer qu’ils ne trouvent pas chez nous. En revanche et même si le niveau de diplômes et de qualification professionnelle de ceux qui arrivent a largement progressé ces dernières années, il reste inférieur à la moyenne des autochtones. Et beaucoup ne connaissent pas notre langue.

Un solde migratoire ou deux ?

L’honnêteté intellectuelle serait de considérer qu’il y a deux soldes migratoires. Le solde migratoire de l’immigration constitué des candidats à l’immigration qui arrivent en France en soustrayant éventuellement ceux parmi eux qui sont décédés et ceux qui en repartent et le solde migratoire de l’expatriation constitué de ceux qui quittent la France en soustrayant de la même manière les décès et ceux qui y reviennent.

Le solde migratoire français en 2013 : +  33.000 selon l’INSEE, une escroquerie intellectuelle ?  

Selon l’INSEE qui compare les entrées et sorties des populations françaises, étrangères et immigrées, le solde migratoire est en forte baisse et s’établit à 33.000 personnes qu’il calcule ainsi : 235.000 arrivants immigrés, 20.000 arrivants nés français à l’étranger, 77.000 expatriés qui reviennent soit 332.000 entrées. Pour les sorties : 95.000 immigrés, 7000 nés français à l’étranger, 197.000 expatriés qui s’en vont soit 299.000 sorties.

La catégorie de ceux qui sont nés français à l’étranger pose problème car ils ne sont pas immigrés. Si on la laisse de côté, on aurait un solde migratoire brut de l’immigration de 140.000 (235.000 moins 95.000) et un solde migratoire brut de l’expatriation de 120.000 (197.000 moins 77.000) soit un solde migratoire total de 20.000. Une estimation qui mettrait à mal les fantasmes de l’invasion migratoire et conforterait l’image d’une France en voie d’apaisement. Sauf que ce chiffre est totalement faux.

Les immigrés irréguliers ne sont pas comptés

Un solde doit prendre en compte la totalité des arrivants qu’ils soient en situation régulière ou non et la totalité de ceux qui repartent. Or l’INSEE ne prend en compte pour les arrivées que l’immigration légale alors qu’elle dispose d’ informations de première main sur les migrations irrégulières. On admettra que celles-ci sont beaucoup plus difficiles à comptabiliser mais on peut au minimum et même si de nombreux migrants irréguliers ne passent pas par la case "demandeurs d’asile" s’appuyer sur les chiffres disponibles.

Il y a eu en 2014 toutes choses égales (car il faut tenir compte du décalage temporel entre la demande et la réponse) 64.811 demandes d’asile présentées et après décisions de l’OFPRA ou recours devant la CNDA 14589 réponses positives quant au statut de réfugié ou à la protection subsidiaire. Soit donc 50.222 déboutés. Combien quittent effectivement le territoire ? 4% selon la Cour des comptes, 20% selon le ministère de l’Intérieur. Si on y ajoute ceux qui n’ont pas demandé le droit d’asile et dont peu ont vraisemblablement quitté la France compte tenu des avantages qu’ils y trouvent en matière de prestations sociales, médicales ou étudiantes et du soutien actif de leurs diasporas pour le logement, les papiers ou l’emploi, on peut maintenir notre estimation d’un solde migratoire pour l’année de 50.000 migrants en situation irrégulière qui est d’ailleurs en phase avec les  statistiques de l’Organisation Internationale pour les  Migrations. Enfin Mayotte, qui est pourtant un département français, ne fait pas partie du panel étudié par l’INSEE. C’est pourtant sur le plan des migrations une situation non négligeable.  

Les chiffres de sortie sont fantaisistes

L’Institut ne conteste pas que les chiffres de sorties ne sont que des projections ou des estimations dans la mesure où il n’existe en France aucun moyen légal ni statistique de suivre le parcours de ceux qui s’en vont. Le démographe Hervé Le Bras reconnaissait lui-même : "On doit donc admettre que le solde migratoire est désormais inconnu". Ajoutons que ces estimations sont faites à partir d’une méthode déclarative qui conditionne les résultats au sérieux de la collecte des données et à la sincérité des propos tenus.  

Des estimations vraisemblables

Admettons même que les chiffres de l’INSEE soient considérés comme  base de travail. Il faudrait  dans ce cas écrire que la transformation de la population résidant en France porte chaque année sur 170.000 immigrés qui arrivent (120.000 + 50.000) et 120.000 expatriés qui partent soit au total 290.000 personnes.

Mais personne n’ose ou presque le dire si on excepte la tentative de mise au point de Michèle Tribalat et des publications situées très à droite comme Polémia, car ils craignent d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui annoncent pour les années prochaines "le grand remplacement". Pourtant 290.000 personnes sur 66 millions ce n’est que 0,44% ce qui prouve bien que le grand remplacement n’est pas pour demain.

La désinformation par les médias

Mais ce qui est extraordinaire, c’est la façon dont les médias se sont emparés de ces statistiques. Le titre de la dépêche de l’AFP "Solde migratoire en baisse en France, où les départs s'accélèrent depuis 2006" ne s’interroge nullement sur la pertinence des statistiques de l’INSEE. A la rigueur on pourrait comprendre que ce n’est pas son rôle. Il faut décortiquer  le texte pour comprendre que "le nombre d’immigrés arrivant en France a augmenté entre 2006 et 2013, mais il y a aussi eu plus de départs d'immigrés comme de Français" et que l’amalgame entre le départ des Français et des immigrés fausse toute compréhension de l’évolution du solde migratoire.

La quasi totalité des medias en revanche n’hésitent pas à nous donner des leçons et à nous dire ce qu’on doit en penser. Pour Le Figaro qui note prudemment que 2014 et que l’immigration irrégulière n’y figure pas, "ce travail bat en brèche quelques idées reçues". Le Monde préfère titrer sur l’expatriation :  "De plus en plus de Français partent à l’étranger" mais Françoise Fressoz, qu’on a connu plus "punchy" dans ses interviews et investigations, se contente de constater que "cette baisse est un fait acquis". La palme revient à Cédric Mathiot du journal Libération qui ne recule devant rien quand on parle d’immigration et dont on a remarqué  dans le chapeau le titre : "Les immigrés quittent de plus en plus la France". Ceci laisse entendre qu’il y a de moins en moins d’immigrés en France, ce qui est contredit par toutes les statistiques officielles y compris celles de l’INSEE, de fustiger le Front national et de conforter l’opinion de ses lecteurs  sur l’absence d’une invasion migratoire qui toucherait notre pays.

Pour ne pas conclure

Il y a encore beaucoup à faire pour établir un état des lieux aussi précis et "objectif" (guillemets indispensables !) du solde migratoire réel et par exemple de celui de l’immigration en France au début et à la fin de l’année 2015. C’est actuellement notre chantier. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

En vidéo sur le même thème :La Commission prépare de nouvelles réponses au défi de l'immigration


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