La désinformation sur le nombre de musulmans en France (suite mais pas fin)

Le 29 novembre 2017 le Pew Research Center publiait ses données actualisées sur le nombre de musulmans en Europe en 2050 à partir de trois scénarios distincts. Le plus pessimiste prédisait 14% de musulmans sur tout le continent européen et 18% en France. Des démographes ont  immédiatement répliqué que ces projections "sont à prendre avec de très grosses pincettes". Effectivement elles ne sont pas fiables. Mais pas pour les raisons indiquées.

Le nombre de musulmans dans l’U.E. et en France en 2016

La première carte du rapport du Pew, dont la compétence est internationalement reconnue, concerne le nombre de musulmans dans l’Union européenne. 25,77 millions dont le plus fort nombre se trouve en France (5,72 millions) devant l’Allemagne (4,95 millions) et le Royaume Uni (4,13 millions). La France est également en dehors de la Bulgarie et de Chypre , le pays de l’U.E. qui compterait le plus de musulmans dans sa population (8,8%) devant la Suède (8,1%) et la Belgique (7,6%). Ces chiffres s’appuient sur les statistiques, parfois anciennes  faites dans les différents pays, et que le Pew s’efforce d’actualiser.   

La base de l’enquête :

Pour la France, ils ont été établis à partir de l’enquête effectuée par l’INSEE et l’INED entre septembre  2008 et février 2009 "Trajectoires et Origines, enquête sur la diversité des populations en France" qui évaluait à l’époque la population musulmane à 4,1 millions d’habitants. Elle porte sur les immigrés, leurs descendants, les populations d’origine d’outre-mer âgées de 18 à 60 ans avec un échantillon témoin de la même classe d’âge, plus les enfants de ces adultes âgés d’au moins 15 ans et vivant au domicile parental.

Elle a mobilisé 24 chercheurs et 500 enquêteurs et bénéficié de 7 sources différentes de financement public dont nous n’avons pas réussi à obtenir le montant total. Elle ne visait d’ailleurs pas à cerner le nombre  des musulmans mais les discriminations et le racisme dont seraient victimes les populations d’origine étrangère.

La preuve de la désinformation

Cette enquête qui concerne  un échantillon réduit de population (25 000 personnes soit moins de 1 sur 2 000) ne comptabilise donc

. ni les moins de 18 ans sauf ceux de 15 à 18 vivant au domicile familial

. ni les plus de 60 ans

. ni les personnes en situation irrégulière par définition non recensées.

On comprend pourquoi elle est très en retrait sur les chiffres d’autres spécialistes : 10% de la population française en 1998  soit 5,5 millions de musulmans en France selon Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, 6 millions en 2002 selon Bruno Etienne qui travaille avec l’Observatoire du Religieux.

Le travail de projection

Sur cette base retenue de 4,1 millions, le Pew évalue cette population à 5,7 millions en 2016, ce qui provoque la critique du démographe Patrick Simon : "C’est beaucoup, un accroissement de 1,6 million en huit ans ! Ce chiffre est surestimé dès le départ". D’ailleurs souligne Raphaël Liogier, directeur de l’Observatoire du Religieux de 2006 à 2014, le taux de fécondité des musulmans finit toujours par chuter par rapport au pays d’origine. Quant à Hervé Le Bras dont on connaît les engagements et qui se réfère à une enquête de la TNS-SOFRES…de  2007,  il n’hésite pas à affirmer dans le même article (Slate.fr du 20.12.2017) que les musulmans ne représentent que 3% de la population française et qu’il n’y aurait parmi eux que 500.000 pratiquants.

Comment définir un musulman ? Combien de musulmans en France ?

Dans les enquêtes américaines, où chacun doit se revendiquer d’une religion, l’appartenance l’emporte sur la pratique. Il faut donc différencier l’Oumma, c’est-à-dire, l’ensemble de la communauté musulmane y compris les enfants qui n’ont pas encore fait de choix, ou les musulmans qui sont devenus agnostiques, des pratiquants dont on peut approcher le nombre par l’observation du jeûne du Ramadan.

Nous avons fait sur le premier point un travail scientifique en 2011 dans la Croisade islamiste et nous l’avons actualisé dans notre ouvrage sur l’islamo-business en 2016. L’utilisation de trois méthodes différentes, méthode linéaire de la progression des flux, méthode de détermination par les origines, méthode de croisement du solde migratoire et du différentiel de fécondité, nous a conduit à évaluer l’oumma dans une fourchette de 8 à 8,5 millions de musulmans en France. Et comme beaucoup d’autres nous avons considéré que le nombre de pratiquants se situait au minimum à 3,5 millions. Ceci avant les dernières vagues de la crise migratoire 2015-2017.

A qui profite la désinformation ?

Il est exact comme l’a montré le sondage IPSOS-MORI de 2014 que les Français surestiment le nombre de musulmans présents sur le territoire de la République qu’ils évaluent en moyenne à 32%. Inversement  se fonder sur des chiffres datant d’une dizaine d’années  et qui comportent des erreurs méthodologiques explique que les organismes internationaux qui partent de ces données aboutissent à des synthèses inexactes.  

De plus cela favorise la montée des extrémismes, contrairement à ce que croient ceux qui tentent de minimiser les chiffres pour exorciser les peurs. Quand la population constate que ce qui lui est raconté par les medias mainstream  et les experts patentés qu’ils font venir, ne correspond pas à ce qu’elle vit au quotidien, elle perd toute confiance dans la parole publique et tend à prêter l’oreille à ceux qui lui annoncent la catastrophe pour demain matin.

Une projection sur 35 ans est irréaliste

C’est pourquoi – et c’est un des rares points où je rejoindrai Patrick Simon ou Hervé Le Bras – toute projection à 35 ans ne sert à rien sinon à nourrir des angoisses ou à rassurer à bon compte. Non seulement la plupart des futurologues se sont toujours trompés mais ils ne sont plus là ou plus en état de  répondre de leurs erreurs. Rappelons-nous les prédictions du Figaro Magazine de 1985, sa Marianne voilée en couverture et son titre choc  "Dans 30 ans serons-nous encore Français ?". Nous y sommes.

Donner des chiffres fiables sur une question sensible et expliquer comme ils ont été obtenus, c’est considérer les Français comme des adultes et vivifier un débat qui de toute façon est dans les têtes de chacun. C’est aussi le sens de la lutte que nous sommes un certain nombre à mener contre la désinformation. Dans ce domaine comme dans d’autres.

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