Plusieurs candidats à l'élection présidentielle prônent un report de l'âge légal de départ à la retraite jusqu'à 65 ans. D'aucuns, à gauche notamment, critiquent l'injustice sociale d'une telle transformation. L'analyse d'Alexandre Delaigue, économiste.
Retraite à 65 : "un sacrifice qui peut en valoir la peine, si c’est le dernier"Istock
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Alexandre Delaigue est professeur agrégé d'économie-gestion à l'Université de Lille 1. Il a aussi enseigné à l'académie militaire de Saint-Cyr Coetquidan et est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Sexe, drogue... et économie: Pas de sujet tabou pour les économistes (2013).

Planet : Emmanuel Macron et Valérie Pécresse prônent un report de l'âge légal de départ à la retraite à 65 ans. Une telle réforme est considérée comme socialement injuste par une partie de la gauche, quand cette dernière n'y voit pas simplement un vrai recul des droits. Peut-on oui ou non leur donner raison ?

Alexandre Delaigue : C’est une question relativement complexe. Rappelons, d'abord, que le système de retraite français est sous pression pour des raisons démographiques. L’allongement de l’espérance de vie entraîne une croissance du nombre de personnes âgées et les cotisations payées par les actifs ne peuvent aujourd’hui financer les pensions de retraites qu’au prix d’une contribution de l’Etat. Cette dernière, il faut le préciser, correspond à de l’argent public, que financent donc les contribuables. Il pourrait peut-être être mieux investi.

Retraite : "A 65 ans, 20 à 30% des travailleurs pauvres sont potentiellement déjà décédés"

Dès lors, sur un plan strictement économique, il est possible de défendre le report de l’âge légal de départ à la retraite. C’est l’occasion de réduire la contribution de l’Etat dans le paiement des pensions et de ramener les dépenses de retraite vers 12,5% du PIB, comme le prônent un certain nombre de rapports. Ce n’est pas indispensable à la stabilité du système, mais ça permettrait d’utiliser différemment les fonds du contribuables.

Se pose ensuite la question de la justice sociale. Il faut souligner que l’espérance de vie des salariés à bas revenu est plus faible, en moyenne, que celle de ceux qui gagnent mieux leur vie. Ils ont, statistiquement au moins, moins de chance de profiter de la retraite ou alors en profiteront moins longuement. A 65 ans, entre 20 et 30% des travailleurs les plus vulnérables sont potentiellement déjà décédés. Il faut aussi noter que le report de l’âge légal se construit autour de l’idée de la progression générale de l’espérance de vie… alors que dans les faits, nous ne pouvons pas affirmer avec certitude que celle-ci va continuer à augmenter. Elle a d’ailleurs tendance à ralentir, voire à se stabiliser ces dernières années.

Pour autant, il est possible de nuancer ce propos : il faut aussi rappeler qu’une réforme n’arrive pas sans contexte. Il est de plus en plus difficile d’afficher le nombre d’annuitésnécessaire au taux plein en commençant à travailler à un âge raisonnable. Les travailleurs les moins bien payés ayant généralement commencé à exercer plus tôt, ils partent souvent à la retraite avant les autres. D’aucuns pourraient donc dire qu’ils sont avantagés par rapport à ceux qui débutent plus tard. En outre, le bouclage global de la réforme joue aussi. Si une retraite plancher est prévue, y compris pour celles et ceux qui n’ont pas tous les trimestres nécessaires, l’injustice est forcément moindre.

Le progrès social, que la gauche associe notamment à la retraite à 60 ans, repose aussi sur une dimension symbolique. La retraite à 60 ans, c’est aussi l’une des dernières grandes réformes conduite par la gauche au pouvoir. Il n’est pas neutre de vouloir revenir dessus que l’on soit de gauche ou de droite. Passer à 65 ans envoie aussi un message fort. Cependant, si c’est l’occasion de clôturer une fois pour toute le débat de la réforme des retraites et qu’il est donc possible de garantir qu’il s’agira là de la dernière des dernières, le sacrifice peut en valoir la peine.

Retraite : ne pas rogner les droits sociaux pour renforcer les entreprises et les favorisés

Planet : Au-delà de la dimension "sociale" de la réforme, il faut aussi discuter de sa pertinence et de son efficience sur le plan matériel. Le recul de l'âge de départ à la retraite apparaît-il comme une réforme sensée à cet égard ? Comment garantir qu’il s’agira effectivement de la dernière réforme en la matière ?

Alexandre Delaigue : Si le report de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans est effectivement la dernière réforme de notre modèle de solidarité inter-générations, ce ne sera pas agréable… Mais au moins, ce sera fait. Il faut, collectivement, rester lucides sur le fait que la France consacre une part importante de son PIB au paiement des retraites (environ 14%). C’est davantage que ce que ne font nos voisins. D’une façon générale, l’Hexagone est un pays très dispendieux qui fait face à un paradoxe important : malgré une dépense publique très lourde, persiste le sentiment d’une pénurie conséquente de services publics. La Justice manque de moyens, de magistrats et il en va de même pour l’éducation nationale qui peine à rémunérer correctement ses enseignants. Ces derniers ne restent pas, il est dur de les remplacer… et c’est sans même parler de l’état de l’hôpital en France.

Ce décalage apparent vient notamment du paiement des retraites, ce qui représente l’un des points de dépense les plus importants en France. Il peut donc apparaître tout à fait légitime - et plus efficient ! - de consacrer cet argent à d’autres besoins. La question, en tout cas, mérite d’être posée : s’agit-il du système le plus efficace ? Devrait-on permettre aux Françaises et aux Français de payer plus pour leur propre retraite ? Pour autant, une fois le postulat posé, il est essentiel de ne pas perdre de vue de quel bois ces dernières années ont été faites. Les gouvernements Philippe et Castex ont souvent rogné les droits sociaux des Français pour mieux favoriser les entreprises et les hauts revenus. Or, il est difficile d’identifier des effets économiques positifs à la diminution de l’impôt sur les sociétés ou à la transformation de l’ISF en IFI. Cette idée que l’on a beaucoup à gagner en déplaçant la fiscalité des sociétés se discute.

Retraite : "Il n’y a pas besoin de convaincre les actifs pour passer à 65 ans"

Planet : Comment convaincre les Françaises et les Français de la pertinence d'une telle réforme ? Le report de l’âge légal de départ à la retraite n’apparaît pas comme l’une de leurs marottes…

Alexandre Delaigue : Dans la pratique, il n’y a pas véritablement besoin de convaincre l’essentiel des actifs. Ce genre de réforme fonctionne, on l’a vu, parce qu’elle est soutenue par une partie de la population qui y est tout sauf hostile : les retraités. Or, les retraités usent d’un argument important… ils sont nombreux, et ils votent beaucoup. Ce sont eux qui font et défont les majorités parlementaires. Dès lors, même si l’essentiel de la population n’est pas favorable à un report de l’âge légal de départ à la retraite, un gouvernement peut en engager la réforme sans être pénalisé.

Du reste, soyons clairs : ce n’est pas une réforme qui pourrait un jour se montrer populaire ; d’autant plus qu’il est très difficile de promettre - et d’apparaître crédible - qu’il n’y aura pas d’autres transformations après coup. Quand bien même l’on déciderait d’appliquer une clause du grand père, cela ne suffirait pas : le coût généré demeurerait très important pour les 20 années à venir et cela créerait des situations très complexes à gérer entre générations. 

Il est toujours possible d’ajouter du social à la réforme et de tâcher de protéger les plus démunis, mais il faut bien dire la vérité : cela reviendrait à en amoindrir l’effet, sans pour autant que cela ne bénéficie à la majorité. Encourager la capitalisation est possible, mais il n’est pas possible de cesser de payer les retraites des citoyens ayant déjà liquidé leurs droits. Sauf à vouloir que l’Etat les prenne en charge en intégralité, ce qui n’est pas envisageable si la France entend rester dans les bonnes grâces de ses créanciers.

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