Ils ont moins de cinquante ans et nourrissent de très grandes ambitions pour leur carrière. Manuel Valls, Emmanuel Macron ou encore Laurent Wauquiez et NKM font partie de ce que l'on appelle les "quadras" de la politique française. Dans "Le petit dico de la relève", Samir Tounsi nous en dévoile les codes.

Planet : Les plus hautes sphères politiques sont-elles réservées aux vieux briscards ?Samir Tounsi : "Oui. François Hollande à l’Elysée, les présidents de l’Assemblée et du Sénat (Claude Bartolone et Gérard Larcher), tous ont plus de 60 ans, tout comme les chefs des grands partis (Nicolas Sarkozy et Jean-Christophe Cambadélis), ou la plupart des maires des grandes villes (Lyon, Marseille, Lille, Strasbourg…). Evidemment il y a le Front national mais Marine Le Pen (47 ans) est une héritière, ce qui lui a permis de brûler les étapes pour succéder à son père en 2011.Il faut 20 ou 30 ans pour faire un président de la République en France, parce que cette fonction exorbitante concentre toutes les attentes des Français en termes de pouvoir, d’expérience, de protection, de sagesse supposée. On ne confie pas la dissuasion nucléaire à un petit jeune…Mitterrand et Chirac s'y sont repris à trois reprises, avant d'être élu à plus de 60 ans. Elu jeune, à 48 ans, en 1974, Valéry Giscard d’Estaing avait été membre du gouvernement du général de Gaulle dès 1959…Nous sommes loin des  Etats-Unis où Barack Obama s’est fait un nom à l’échelle du pays en quatre ans seulement avant son élection.

Planet : Aujourd’hui en France, être quadragénaire en politique, c’est synonyme de quoi ?Samir Tounsi : De frustration, d’impatience, d’ambitions déçues ou sans cesse différées pour ceux qui ne se rangent plus derrière un parrain plus âgé! Regardez les "frondeurs" de la gauche: ils se recrutent principalement chez des quadras (Cécile Duflot, Aurélie Filippetti, Benoît Hamon, Pascal Cherki, Pouria Amirshahi….). Sans doute sont-ils sincèrement déçus par les orientations néo-libérales du gouvernement, mais aussi peut-être aussi frustrés de ne pas -ou de ne plus- trouver leur place parmi les jeunes déjà cooptés par François Hollande et Manuel Valls (Najat Vallaud Belkacem,  Emmanuel Macron, Fleur Pellerin, Myriam El Khomri…). Je pense que bien des "quadras" aujourd’hui en politique éprouvent une rancœur silencieuse envers les "baby-boomeurs" qui ont entre 55 et 70 ans et qui s’accrochent à leurs postes. Résultat : en 2012, la moyenne d’âge de l’Assemblée nationale est de 55 ans, contre 50 ans en 1981, quand les baby-boomeurs et les enfants de mai 68 ont mis sur la touche la génération issue de la Résistance.  

Planet : En quoi les "jeunes politiques" d’aujourd’hui font-ils la politique différemment des "vieux politiques" ? Samir Tounsi* : Ils sont peut-être moins prêts à tout sacrifier à la politique. Jean-Vincent Placé aime par exemple raconter qu'il a refusé un rendez- vous un lundi matin avec Francois Hollande à l'Elysee parce qu’il s'occupait de sa fille. Il y a 30 ans, Fabius jeune ministre se félicitait au contraire de partir en voyage en Chine avec François Mitterrand juste après la naissance d'un de ses enfants. Au-delà de ces petites anecdotes, hélas, les "jeunes" sont peut-être encore plus formatés que leurs aînés. Avant, les élus étaient des notables qui avaient au moins une petite expérience professionnelle (fonctionnaires à gauche, professions libérales à droite…). Aujourd’hui, à l’image des nouveaux députés socialistes élus en 2012, beaucoup de "jeunes" sont déjà de vieux apparatchiks. Avant même leur premier mandat, ils ont été militants à l’UNEF ou au MJS, assistants parlementaires, permanents…Pas sûr que ce cursus permette de combler l’écart croissant entre les responsables politiques et les citoyens, les entreprises, le pays réel.

Planet : Ce rapport aux  jeunes et aux vieux, est-il une spécificité de la politique française ? Samir Tounsi : On peut parler là d’une exception française, dans un pays qui favorisent les rentes de situation. Nous avons parlé de Barack Obama, élu président des Etats-Unis à 47ans en 2008, tout comme Bill Clinton élu à 46 ans en 1992. En Europe, le Premier ministre italien Matteo Renzi a pris le pouvoir a moins de 40 ans. En Grèce Alexis Tsipras  a été élu à 40 ans tout rond aussi. En Espagne, les trois adversaires du chef du gouvernement sortant Mariano Rajoy aux élections législatives du 20 décembre ont 36, 37 et 43 ans! En Grande Bretagne, David Cameron a été élu à 44 ans et réélu à 48 ans...

Planet : Qui sont les quadras français les plus impatients ?Samir Tounsi : A droite, il y a évidemment Bruno Le Maire (46 ans), en embuscade pour la primaire des Républicains en 2016. En 2014, il a fait campagne pour la présidence de l’UMP contre Nicolas Sarkozy avec un slogan sans équivoque : "le renouveau, c’est Bruno" Sans attaques frontales, à fleurets mouchetés, par ses livres, Le Maire s’est éloigné de ses parrains successifs, Chirac, Villepin, Sarkozy. Il est moins isolé à droite que Nathalie Kosciusko Morizet (42 ans), qui voudrait bien aussi s’émanciper mais qui ne fédère pas assez. Laurent Wauquiez (40 ans) pourrait aussi compter s'il remporte dimanche la grande région Rhône-Alpes-Auvergne.

Il y a bien sûr Marine Le Pen, mais encore une fois le Front national est un cas à part. La fille, comme la petite-fille Marion Maréchal Le Pen, ont hérité de la petite PME familiale fondée en 1972 par Jean- Marie Le Pen avec des nostalgiques de Vichy et de la France coloniale. Le fait est que Marine Le Pen est entourée de cadres et d’élus jeunes voire très jeunes (Marion Maréchal Le Pen et le sénateur-maire de Fréjus David Rachline n’ont pas 30 ans). Est-ce une stratégie ? Sans doute. C’est aussi le fait qu'il y a encore des places à prendre pour les jeunes au FN. Et ce parti attire des électeurs jeunes...

Planet : Qui parmi eux serait selon vous susceptible de bousculer "les codes" et de s’imposer avant la soixantaine ?Samir Tounsi : On parle beaucoup d’Emmanuel Macron (38 ans le 21 décembre). Il est jeune, beau, riche, intelligent, médiatique, cool, moderne, de gauche et libéral…mais pour certains de ses collègues, c’est surtout un énarque à l'ancienne, issu d’une promotion prestigieuse (Senghor), incarnant l’élite française dans tout ce qu'elle a de plus traditionnel (reproduction sociale, renvoi d'ascenseur, passage du privé au public, une certaine morgue...). Il bouscule les codes et brouille les clivages mais il n’est pas certain que cela plaise aux Français sur le long terme. A titre personnel, j’ai plus de sympathie pour les rares "jeunes" qui osent penser par eux-mêmes, comme Benoist Apparu (46 ans) à droite ou Matthias Fekl (38 ans), l’actuel secrétaire d’Etat au Commerce extérieur soucieux de restaurer la force des Etats dans la mondialisation. Mais Apparu s’est rangé derrière Alain Juppé et Fekl est pour l’instant sous la tutelle de Laurent Fabius au gouvernement. Juppé, Fabius, deux baby-boomeurs..."

*Samir Tounsi est l'auteur du Petit dico de la relève (éd. Du Moment)

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