Retour sur un aller-retour. Carton jaune, rouge ou cerise pour Manuel Valls ?

L’équipée de Manuel Valls à Berlin et son "mea culpa" qui ont éclipsé la semaine dernière dans la presse les annonces économiques du Premier ministre laisseront des traces dans les relations entre le citoyen et la classe politique. Je précise que je m’exprime ici en spécialiste de l’image politique que j’ai enseignée pendant 12 ans à l’Université Paris XII Créteil.

Rappel du déroulé des événements

Le samedi 6 juin, malgré les avertissements de certains de ses proches, le Premier ministre quitte le congrès du PS à Poitiers dans l’après-midi et s’envole pour Berlin à bord d’un Falcon gouvernemental pour assister à la finale de la Ligue des champions qui oppose le F.C. Barcelone à la Juventus de Turin. Il affirme  s’y rendre à l’invitation de Michel Platini, président de l’UEFA et pour voir "un beau match". Les 7 et  8 juin,  cet événement rendu public  provoque l’étonnement des  journalistes (Pascal Praud : "le supporter a pris le pas sur le Premier ministre : c’est une faute de goût") et la fureur de la droite qui dénonce l’utilisation personnelle de l’argent de l’Etat et daube sur l’opportunité d’une rencontre Valls-Platini alors que Platini doit s’entretenir à Paris avec François Hollande le mercredi 10. Le mardi 9 juin,  on apprend que Valls était accompagné de deux de ses fils. Le coût du voyage est chiffré entre 14.000 et 18.000 euros. La droite redouble de virulence. La presse est sceptique. Les premiers sondages publiés sont très mauvais pour Valls. Celui-ci, appuyé par Claude Bartolone le président de l’Assemblée nationale, défend becs et ongles la nécessité de la "passion", précise que la rencontre avec Platini était d’un intérêt majeur : la préparation des JO,  et réclame l’arrêt des polémiques. Platini vole au secours de Valls : "En octobre 2016, je lui avais dit que si le Barça était en finale, je l'inviterai. (...) J'ai tenu parole et je l'ai invité et il m'a dit qu'il viendrait". Pour le reste il parle d’une "polémique franco-française". Le mercredi 10 juin, entretien Hollande-Platini rejoints par Jacques Lambert,  le président de l’Euro 2016 sans effets d’annonce. La gauche joue la carte émotionnelle. Barcelone est la ville natale du Premier ministre, le football sa passion, et il n’a pas toujours l’occasion de voir ses enfants. Les internautes ironisent. Le jeudi 11 juin, la polémique enfle. On murmure que François Hollande lui-même malgré son soutien au Premier ministre est agacé et a commandé une enquête interne. A son arrivée à La Réunion, Manuel Valls annonce que "si c’était à refaire, il ne recommencerait pas", admet qu’il a fait une "erreur" mais pas une "faute" – le terme deviendra une "bourde" -  et qu’il remboursera lui-même l’équivalent du voyage en avion de ses enfants.

L’impact sur l’opinion

Le samedi 13 juin, un sondage réalisé le 11 et 12 juin, après le revirement du Premier ministre, montre que plus de deux tiers des Français trouvent cette affaire "grave" dont un sympathisant de gauche sur deux et trois socialistes sur dix. Mais surtout 58% considèrent que cette affaire n’a pas clos la polémique. L’image de Valls s’est détériorée auprès de 68% des Français et même parmi la majorité des sympathisants de gauche. Pourtant, la cote du Premier ministre n’aurait que légèrement baissé (sondage Metronews-LCI-OpinionWay du 8 au 10 mai effectué pendant la polémique) :34 % de satisfaits de son action (-1), 65% de mécontents (+2). Ces sondages à chaud ne peuvent donner qu’une image ponctuelle. Par ailleurs, parmi les socialistes qui n’approuvent pas Manuel Valls, il est difficile de faire le tri entre ceux qui contestent sa politique économique ou sécuritaire ou son style de comportement et ceux qui lui reprochent simplement cette équipée. Ils n’en constituent pas moins un baromètre significatif. L’opinion publique n’a pas pardonné à Manuel Valls.

De quelle couleur le carton ?

Carton jaune ? Le Premier ministre est resté droit dans ses bottes. Ce voyage répondait à une invitation officielle et la présence des deux enfants dans l’avion n’a pas entraîné de surcoût. Mais Platini a volé bien tard à son secours en confirmant l’invitation et Valls a promis de rembourser pour ses enfants ce qui fragilise ces arguments. Pour une partie de la gauche, il ne s’agit que d’un avertissement sur un épisode surjoué par la presse qui voudrait interdire à un homme politique d’avoir des passions personnelles et une vie privée ; ce que le politologue Arnaud Mercier exprime dans sa formule choc : "Le coup est rude mais il s’en relèvera". Carton rouge ? D’autres, pas seulement à droite, soulignent sa perte de popularité dans l’opinion publique et s’inquiètent des répercussions de ces affaires sur la classe politique. Valls passait pour montrer qu’on peut faire de la politique différemment de ses prédécesseurs, de façon transparente, et bénéficiait d’une image de droiture. Au-delà de rumeurs sur sa vie privée colportées avec gourmandise par une partie de la presse et que Valls a démenties en avril 2015, ces déclarations contradictoires successives proférées avec la même arrogance compromettraient ses espoirs et ceux de la gauche pour 2017.Cette affaire augmente le fossé entre le pays réel qui souffre des sacrifices qu’on lui demande et un pouvoir qui prétend aider les plus précaires mais se croit tout permis. L’opinion publique, à l’image de celle des pays du Nord, réclame une transparence et un contrôle des deniers payés par le contribuable. Les élus sont considérés comme des représentants privilégiés dont la conduite doit être irréprochable. Leur vie privée ne doit pas interférer avec leur vie publique et leurs finances personnelles avec les deniers de l’Etat. Nicolas Sarkozy en a été en partie victime. Les affaires Cahuzac, Thévenoud, Balkany ont laissé des traces. François Hollande en a souffert. Manuel Valls est à son tour touché, et ce n’est sans doute pas fini. C’est la fin de la "République exemplaire" prônée par François Hollande et un boulevard pour les extrêmes qui y trouvent une légitimité pour dénoncer l’"UMPS" ou la collusion du gouvernement de gauche avec le "grand capital". 

> À lire aussi - Quand Manuel Valls parlait de "l'exemplarité" des politiques

Rouge comme une cerise

L’expression se dit pour ceux qui s’empourprent sous le coup de l’émotion ou de la confusion. C’est l’image que le Premier ministre a souvent et malencontreusement donnée dans ses interventions à l’Assemblée nationale. Mais  le terme cerise (ou guigne) désigne aussi selon le Robert, la malchance qui semble s’attacher à un homme qui aurait le mauvais œil. La trajectoire du "candidat préféré de la gauche" prend ici un virage dangereux. Une candidature Valls aux présidentielles en 2017 n’est pas totalement à écarter, malgré sa loyauté affichée vis-à-vis du président. Il reste 18 mois avant l’éventualité de primaires au sein de la gauche et près de deux ans avant l’élection. Rien n’est jamais acquis dans une situation nationale et internationale très mouvante où les menaces de toutes sortes s’accumulent. Face à un Hollande qui continue à subir le désamour de l’opinion publique suite à ses échecs économiques, à sa vie personnelle brouillonne et aux promesses non tenues, Valls est pour beaucoup le seul candidat qui pourrait éviter un duel FN/Républicains au second tour. Dans cette perspective c’est l’équation personnelle du candidat qui fait la différence. Une équation aujourd’hui difficile à poser et dont la résolution devient de plus en plus  aléatoire.

Voir en vidéo  :Manuel Valls s'exprime sur son déplacement à Berlin pour voir la finale de la Ligue des champions

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