Emmanuel Macron-Vladimir Poutine : le début d'une idylle ?AFP
Depuis des mois, déjà, le président de la République cherche à se rapprocher de l'un de ses puissants voisins. La relation entre Vladimir Poutine et Emmanuel Macron semble d'ailleurs s'être réchauffée et le chef de l'Etat entend capitaliser dessus pour réinstaller la France au cœur de la diplomatie mondiale.
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Vladimir Poutine et Emmanuel Macron : un rapprochement intéressé ?

Un long séjour au fort de Brégançon, visite anniversaire pour les 75 ans de la victoire sur l’Allemagne Nazie… Les témoignages du rapprochement entre Vladimir Poutine et Emmanuel Macron ne font peut-être pas encore légion, mais ils sont de plus en plus nombreux. Le président russe a d’ailleurs dit combien il était "reconnaissant" de savoir que son homologue français ne bouderait  pas les cérémonies de 2020 comme le font les occidentaux depuis l’annexion de la Crimée en 2014, indique 20 minutes.

Le fait est que le chef de l’Etat a entamé un important virage diplomatique pour tenter d’aborder et de renouer la conversation avec la Mère Patrie. Un "véritable tournant, préparé, mûri et réfléchi", assure Le Figaro. Objectif ? Réécrire la dynamique qui régit aujourd’hui le monde. "La relation avec la Russie ne peut pas se comprendre si on ne l’intègre pas dans la politique étrangère globale de la France. La déconstruction des mécanismes de gestion de crise et de l’ordre multilatéral est devenue trop dangereuse. Elle doit être contrée. La France veut contribuer à l’émergence d’un nouvel ordre international", explique "une source à l’Elysée" dans les colonnes du quotidien.

"Si Emmanuel Macron a décidé de se rapprocher de Vladimir Poutine c’est avant tout parce qu’il en a la nécessité et que des opportunités se sont présentées à lui", estime pour sa part le politologue Cyrille Bret, haut fonctionnaire et universitaire qui a enseigné aux universités de New-York, de Moscou, mais aussi à l’ENS, à Polytechnique ainsi qu’à Sciences-Po. Il est le créateur - avec Florent Parmentier - du blog Eurasia Prospective, consacré à la géopolitique et la diplomatie européenne. "En dépit des nombreuses divergences qui éloignent la Russie de la France, elle demeure un acteur clef de cinq dossiers essentiels dans lesquels l’Hexagone est aussi engagé. Sans sa participation, il ne sera pas possible de régler les situations qui frappent l’Ukraine, l’Iran, mettre un terme à la guerre et à la crise politique en Syrie… Il faut également pouvoir discuter de la présence russe en Centrafrique", poursuit-il dans nos colonnes. "Sans oublier, évidemment, la sécurité collective européenne et le contrôle de la course à l’armement. Ce sont des dossiers sur lesquels il est important de dialoguer avec la Russie. C’est d’ailleurs une priorité de la diplomatie française", souligne-t-il.

Si c’est avec Emmanuel Macron que s’esquisse un premier rapprochement entre la Rus et l’Europe c’est, selon lui, parce que le président français est le seul interlocuteur pertinent aujourd’hui. "Compte tenu des situations de nos proches voisins (Brexit, crise gouvernementale en Italie, etc), le chef de l’Etat est le seul sur la scène internationale à pouvoir ainsi se positionner", analyse-t-il.

Cependant pour Eric Denécé, docteur en Sciences Politique, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) et ancien officier-analyste à la direction de l’Evaluation et de la Documentation Stratégique du Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN), ce rapprochement illustre autre chose. "Emmanuel Macron, je pense, joue les éclaireurs pour les Etats-Unis. Il met en scène une certaine forme d’autonomie et peut-être l’initiative vient-elle effectivement de lui. Pour autant, il en a nécessairement discuté avec Donald Trump qui, a un moment ou à un autre, a validé la démarche", juge-t-il. 

"Il ne faut pas oublier que le président américain aimerait pouvoir compter son homologue russe parmi ses partenaires. Après le G7, la presse américaine publiait d’ailleurs une remarque lourde de sens. A l’occasion d’une réunion, il déclarait : ‘Je préfère que Poutine soit sous la tente plutôt qu’à côté’. Son problème, cependant, c’est qu’il ne peut pas ouvertement amorcer un rapprochement avec la Russie, sauf à se faire incendier par ses alliés autant que par son opposition. Il doit donc envoyer Emmanuel Macron en sous-marin", assène encore le docteur en politique, pour qui il importe de garder à l’esprit qu’aux yeux de Donald Trump, "l’ennemi c’est la Chine".

Vladimir Poutine-Emmanuel Macron : rapprochement impossible ou facilité par les Etats-Unis ?

Ce n’est pas la première fois que ministres et présidents français s’activent en coulisse pour permettre un rapprochement entre la France et la Russie. Sous la mandature Sarkozy, un plan de paix établi entre l’Elysée et le Kremlin - à l’époque dirigé par Dmitri Medvedev - a contribué à mettre fin à la deuxième guerre d’Ossétie du Sud, rappelle Slate.Un peu plus tard, en 2010, Emmanuel Macron vend un navire de classe mistral au Grand Ours. Il s’agit du premier contrat d’armes franco-russe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, indique Marcel Van Herpen, directeur de la Cicero Foundation dans un document à charge contre le chef d’Etat français. En décembre 2014, François Hollande a entrepris un voyage à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine, après l’avènement d’importantes tensions entre les deux pays, suite à l’annulation d’un contrat d’armes, après l’annexion de la Crimée, note Le Point. Pour autant, jusqu’à présent, l’intégralité des tentatives de rapprochement se sont soldées par un échec. Une situation qui pourrait d’ailleurs perdurer, assure Cyrille Bret.

"Un réel rapprochement franco-russe a peu de chances d’aboutir. Les obstacles sont trop nombreux pour construire une relation durable. Il faut prendre en compte les divergences structurelles comme l’intangibilité des frontières russes, constatée après l’annexion jugée illégale par la France de la Crimée ou l’élargissement de l’Union Européenne et de l’OTAN qui est perçu comme une réelle menace par la Russie", rappelle l’enseignant à Sciences-Po, qui pointe aussi du doigt "la différence fondamentale de régime politique". "Cette dernière engendre un certain nombre d’incompatibilités entre la France et la Russie. L’Hexagone prône un respect des libertés fondamentales et des droits publics, ce que les dirigeants russes vivent comme une grave ingérence dans leur politique intérieure", ajoute l’universitaire.

"A mon sens, ce rapprochement n’est pas aussi improbable que pouvaient l’être les précédents", analyse de son côté Eric Denécé. "S’il est validé par les Etats-Unis, il se fera. C’est mécanique", estime-t-il. Non sans tempérer, cependant : "Certes, des obstacles demeurent et pourraient être susceptibles d’entraver un rapprochement. Si Donald Trump change finalement d’avis, Emmanuel Macron ne pourra pas sympathiser davantage avec Vladimir Poutine. L’autre danger provient d’ailleurs du mépris que le président russe éprouve à l’égard des occidentaux et particulièrement les Européens, qu’il juge aux ordres des Etats-Unis, à l'image d'auxiliaires en somme. L’antagonisme des russes à l’égard des nations de l’Occident est particulièrement fort et constitue un frein non-négligeable", assène le directeur de recherches. Et lui d’ajouter : "sur ce sujet, finalement, Emmanuel Macron n’a que peu à dire : sa volonté n’a pas de réel impact. Ce sont les mastodontes qu’il faudra faire bouger".

Vladimir Poutine-Emmanuel Macron : ce que signifierait vraiment un rapprochement franco-russe ?

"Ce qui se joue, en cas de rapprochement franco-russe, c’est la crédibilité de la France auprès de ses partenaires européens. Particulièrement auprès des pays limitrophes de la Russie", souligne Cyrille Bret, qui estime que si la Patrie des droits de l’Homme ne joue pas correctement ses cartes, certaines petites nations européennes - de celles qui partagent une frontière avec la Rus - pourraient le vivre comme une désertion. 

"Les Polonais et les Ukrainiens, entre autres, en attendent beaucoup de la France. Si elle parvient à faire des compromis sans pour autant céder sur l’essentiel, elle pourrait s’en trouver considérablement renforcée. Dans le cas contraire, si Emmanuel Macron s’avère trop conciliant et transige, il sera perçu comme un traître. Du moment où il estimera que l’on peut tolérer ou justifier, même partiellement, une invasion russe sur un territoire souverain, il enverra un très mauvais message à toutes les petites puissances locales qui craignent déjà la Russie", explique-t-il.

Ce qui ne signifie pas pour autant qu’un rapprochement franco-russe serait nécessairement néfaste pour le Vieux Continent, aux yeux du haut fonctionnaire. "En vérité, le scénario est peu crédible, quoique très optimiste. Si la Russie et la France parvenait à nouer un partenariat pérenne, cela engendrerait nécessairement la renaissance de l’organisation de sécurité et de coopération en Europe, ce qui ne serait pas une mauvaise chose. Cela permettrait de mettre un terme aux conflits gelés qui ravagent la Géorgie ou la Baltique, par exemple…", fait valoir le chercheur. 

"C’est un scénario qui pourrait aussi profiter à Vladimir Poutine, dans un temps plus court : en se rapprochant d’Emmanuel Macron, il nourrit lui aussi ses propres intérêts. Son parti rencontre des difficultés et il cherche donc des solutions à l’extérieur de ses frontières. Il a besoin d’aide, notamment face à la crise politique en Syrie et le fait est que la France s’éloigne du discours que tiennent aujourd’hui les Etats-Unis sur les questions sécuritaires", pointe-t-il encore du doigt.