Planet poursuit sa série sur les récits d'aventuriers. Cette semaine, nous vous faisons découvrir Jean-Louis Orengo, dont les voyages ont été nourris par la recherche de traces.
Jean-Louis Orengo, AFPAFP

Jean-Louis Orengo : "Les traces de la dernière grande guerre et des autres conflits marquent encore les murs de la capitale"

Planet : Racontez-nous, comment êtes-vous parti à l’aventure ?

Jean-Louis Orengo : A la base de tout ça, il y a un ancien élève qui était très moyen à l’école. Je n’ai jamais aimé l’école et cela a été un peu un traumatisme jusqu’à un échec au Baccalauréat, haut la main d’ailleurs. Je ne l’ai même pas repassé parce que je pense que j’aurais eu une deuxième claque. Une fois cet échec digéré, j’ai passé mon Brevet d’accompagnateur en montagne, où, là, j’étais totalement dans mon élément. J’ai eu ce diplôme qui m’a permis de mener mes premières activités en autonomie financière et petit à petit et de développer aussi le lien éducatif. Je transmettais aux jeunes cette manière de regarder la nature à travers l’identification des indices de la faune sauvage.

Planet : Vous êtes donc un aventurier ichnologue ?

Jean-Louis Orengo : Oui, cela vient du grec iknos (trace, piste) . Cette science de l’observation, formidable, peut être adaptée à tous les milieux. Ce regard d’ichnologue, vous pouvez l’avoir en étant pisteur, chercheur d’animaux sauvages, mais vous pouvez avoir exactement la même démarche en vous déplaçant au cœur d’une ville. Il suffit de marcher sur un trottoir parisien par exemple, où il y a énormément de bitume, et bien quand il fait chaud ce bitume se ramollit et garde la mémoire intacte de notre espèce. S’il y a un chantier, un troquet qui existe, un magasin qui va mettre des présentoirs pour montrer des vêtements, vous verrez des traces. Vous avez la mémoire des pieds par exemple. Ce sont des traces banales à priori, car elles sont contemporaines, mais une trace banale aujourd’hui n’est plus une trace banale dans 2 000 ans. Et oui ! Les traces des hommes préhistoriques qui sont rentrés dans des grottes et qui ont survécu jusqu’à nos jours étaient des traces on ne peut plus banales et aujourd’hui elles nous fascinent. Vous pouvez faire la même chose sur les façades. Prenez par exemple l’hôtel de Ville de Paris. Si vous en faites le tour, tout comme pour le Panthéon ou le Grand Palais, vous allez vous rendre compte des traces de la dernière Grande guerre ou des autres guerres qui ont marqué la capitale. Des traces de balles, d’obus sont visibles. L’ichnologue que je suis est un passionné de traces. C’est une porte ouverte à la connaissance la capacité à lire la trace

Planet : Comment en vient–on à choisir ce métier ?

Jean-Louis Orengo : J’aimerais être utile pour la connaissance de la vie à partir des traces. C’est un projet qui pourrait paraître présomptueux pour certains. Moi, je suis animé de cette envie farouche de récolter les traces pour en faire une bibliothèque internationale. L’intérêt d’un conservatoire des traces c’est que la trace n’est pas celle de l’homme uniquement. L’emprunte est écrite par les éléments naturels que sont le feu, la foudre, l’eau. La trace d’un dinosaure qui s’est fossilisée, d’un ours des cavernes qui a frotté avec ses griffes sur une paroi, ça c’est quelque chose qui me touche au cœur et sur lequel je peux investiguer, apporter un avis et accompagner la connaissance de l’histoire de cette trace.

Planet : Où sont les traces que vous avez déjà récoltées ?

Jean-Louis Orengo : Aujourd’hui, j’ai récolté plus de 10 000 traces sur plusieurs continents. C’est un projet qui peut associer énormément de gens à travers le monde et plus encore le jour où l’on sera mieux organisé. Nous avons vécu pendant longtemps avec peu de moyens économiques. On mettait parfois quatre ans pour organiser certaines expéditions pour aller récolter des traces. Aujourd’hui, ce qui change c’est que nous avons pu faire évoluer la manière de récolter les traces, la faire gagner en maturité. On s’est rendu compte que ce domaine des sciences était un domaine totalement pluridisciplinaire, qui intéresse beaucoup de milieux différents.

Jean-Louis Orengo : "On a été bloqué à 3 700 m d’altitude et on a passé deux nuits... Il y a eu plus d’un mètre de neige et il y a eu pas mal de morts autour"

Planet : C’est donc de ce désir de trouver des traces que vous êtes parti à l’aventure ?

Jean-Louis Orengo : C’est avant tout cette quête de la faune sauvage. C’est venu du fait que la nature a toujours été mon refuge. A l’école, je passais mon temps à réfléchir aux week-ends, aux vacances où je pourrais aller au fin fond des bois pour observer les animaux, pour pêcher, pour chasser, pour cueillir et la chasse a été aussi un élément important de recherche et identification pour cerner le comportement de l’animal pour arriver jusqu’à effectivement le chasser ou simplement l’observer. J’ai passé une bonne partie de ma vie à la chasser , une partie de ma vie à ne faire que l’observer sans jamais le chasser et aujourd’hui je chasse toujours un petit peu, mais avec cette envie de montrer que cet acte de chasse, de pêche ou de cueillette n’est en fait qu’un élément essentiel de notre capacité à vivre dans un écosystème pour lequel on a été construit depuis plusieurs millions d’années. Notre conscience permet de dire aujourd’hui qu’on n’a pas tout le temps besoin de faire ces actes et qu’il est essentiel pour la survie de notre propre espèce de respecter la diversité des espèces. Ca veut dire que quelque part chasser n’est pas un problème quand on a une multitude de sangliers autour. Chasser devient un problème quand il y a une réduction des espèces et que nos actes sont susceptibles de les faire disparaître.

Planet : Votre première aventure s’est déroulée dans le grand nord canadien. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre cette décision ?

Jean-Louis Orengo : C’est une belle histoire. J’ai 55 ans, et j’ai donc fait mon service militaire pendant un an. Cette année-là je l’ai passé chez les chasseurs alpins, et j’ai été pris dans une tempête. Nous étions 23 et nous faisions l’ascension du Mont-Blanc avec la section d’élite des chasseurs Alpins. On a été bloqué à 3 700 m d’altitude et on a passé deux nuits. Il y a eu plus d’un mètre de neige et il y a eu pas mal de morts autour, pas dans mon équipe. Moi je m’en suis bien sorti. Cela a été une belle école de la vie puisque lorsqu’on sort vivant de quelque chose de compliqué. On se dit qu’on a de la chance de pouvoir continuer à vivre. Ensuite, quand on était enseveli sous la neige où nous étions enlacés comme deux amoureux avec mon coéquipier, on s’est dit que si on s’en sortait, on pourrait très bien mener un projet ensemble et ce projet ça a été de dire : « on va découvrir les grands espaces » et on a mis notre dévolu sur le grand nord canadien. C’est comme cela que tout a commencé pour moi. Depuis, je parcours les espaces à la recherche de traces. Aujourd’hui j’ai la chance de vivre cette aventure avec mes 5 enfants. Nous partons régulièrement ensemble. Notre dernier voyage était en Namibie au mois de février dernier. On a récolté des traces de lions, d’éléphants, de vipères. C’était passionnant.