L’usage scolaire actuel, qui craint de donner à nos études une connotation négative, ne parle  guère de langues "mortes", mais bien de langues "anciennes". Il faut en effet éviter l’écueil qui laisse l’élève associer l’idée de mort à celle de stérilité. Mais ce distinguo lexical n’est-il pas purement rhétorique ?

Un mot qu’il faudrait taire

On entend bien que la mort est un tabou à manier avec précaution lorsqu’il s’agit de s’attirer l’oreille du plus grand nombre. Qu’il faut redoubler de prudence si l’on s’adresse à une audience jeune et impressionnable. Mais cela doit-il mener à renoncer systématiquement à l’appellation "langue morte" ? Le public n’est-il pas, du reste, rompu par les médias à consommer chaque jour des images macabres bien plus terribles, à côté desquelles la répugnance presque absolue des latinistes, des hellénistes à qualifier de "mortes" les langues qu’ils étudient paraîtra démesurée ? D’autant que l’antiquité gréco-latine n’hésitait pas à habiller la mort d’un jour positif, ce que ne peut guère notre science ?

Le point de vue des "morts"

Tous deux inspirés par des récits mythiques (respectivement le mythe d’Orphée et celui de Perséphone) impliquant le passage du protagoniste au royaume des morts, et son retour parmi les vivants, les mystères grecs orphiques ou éleusiniens sont un exemple de cette volonté d’alliance des concepts de vie et de mort.  Mais ce symbolisme n’est pas l’apanage de la religion : Lucrèce, poète romain épicurien, matérialiste, aime rapprocher les deux mondes dans des images saisissantes : "Tantôt ici, tantôt là-bas, les forces vitales des choses l’emportent et sont également vaincues. Se mêle aux funérailles le cri que les enfants poussent en voyant les frontières de la lumière."[1], où les cris des nouveau-nés donnent aux pleurs des endeuillés un clair écho prompt à tempérer nos angoisses mortelles. Mieux : il applique à son maître Épicure le thème du passage aux Enfers : "Toi qui as pu, le premier, de tant de ténèbres élever une si claire lumière, illuminant les agréments de la vie, je te suis, ô gloire du peuple grec, et dans les empreintes laissées par le contact de tes pieds je pose maintenant les miens."[2] : le sage a extrait la lumière des ténèbres, c’est-à-dire vaincu, par la recherche philosophique, l’angoisse par laquelle la religion nous entrave.

Un tabou, mais pour qui ?

Si d’autres usent avec succès de la fascination qu’a l’être humain pour les représentations mortelles afin de s’acquérir et de se conserver un large auditoire, nous ne pouvons justifier suffisamment nos propres réserves en avançant que l’objet de cette fascination soit scellé d’un tabou. Il faut se demander si ce tabou ne s’est pas abattu sur nous-mêmes. Ce premier pas posé, tentons de comparer deux situations. Quelle différence entre la publicité morbide dont jouissent tant d’événements et notre appréhension à envisager que nos langues, qui ne sont plus parlées, puissent être qualifiées de mortes ? La réponse gît, à mon sens, dans le fossé qui sépare le consommateur de médias des faits dont on le gave, qui, lointains ou proches, lui laissent dans la bouche une amertume juste assez légère pour lui épargner la nausée. La mort des autres a bon goût, qui nous rappelle combien nous sommes vivants.

La tête et le ventre

S’investir dans l’étude d’une langue morte exige que disparaisse cette confortable distance. Ce que l’on y goûte n’est plus destiné à amuser notre palais, mais à nourrir nos entrailles. On est alors tenté de préférer l’appellation "langue ancienne" à celle de "langue morte", pour flatter notre ventre. Et c’est ainsi que l’enseignement du latin et du grec rejoint, par ses tics rhétoriques, le dogme utilitariste qui voudrait qu’un objet d’étude ne soit digne de ce nom que s’il donne un fruit immédiat, et refuse les détours d’une laborieuse maturation. Il est facile d’user de l’argumentaire selon lequel le latin aidera à la maîtrise du français et des langues romanes - c’est bien sûr partiellement vrai, mais réduire ces langues à leur qualité de "dérivés" du latin relève du mensonge -, à la maîtrise du vocabulaire médical et scientifique - même observation, aggravée par la place prépondérante que prend l’anglais dans ces domaines -, à l’acquisition d’un legs culturel propre à l’Europe - peut-être la plus douteuse de ces affirmations, parce qu’il est loin d’être acquis que la plupart des Européens soient sensibles à cette question, et parce qu’elle opère une essentialisation réductrice de la culture antique, dont elle fait un enjeu identitaire propre à l’Europe. Il est plus difficile d’affirmer qu’en vérité, les bénéfices immédiats de son étude seront maigres, mais que des développements significatifs des fonctions cognitives pourront s’ensuivre pour les étudiants assidus, confrontés plusieurs heures par semaine à un monde nouveau, bien qu’ancien, et à une langue qui fonctionne selon des mécanismes inhabituels.  

Regard antique, nouvelles perspectives

Résister au chant de ces sirènes nécessite un renouveau de notre regard. Car il projette sur le monde nos réalités intérieures les plus inavouables, ce qui nous incline à nous satisfaire de voir ailleurs ce que nous n’admettons pas en nous, et nous épargne l’étape pénible - mais tant utile à la construction d’une personnalité apaisée - de la conciliation des vents contraires qui balaient notre esprit. Ce mécanisme - la projection - est décrit par la théorie psychologique moderne. Mais le chemin vers son appréhension est plus complexe, et l’on peut trouver la trace de sa présence dans l’histoire de la pensée. Les Anciens avaient, en effet, la conviction que l’œil émet un rayonnement qui, en atteignant l’objet observé, permet à l’esprit d’en saisir l’image. Empédocle, poète et philosophe présocratique connu pour sa description de la dynamique de l’univers selon des principes complémentaires d’Amour et de Haine, place un feu au centre de l’œil : "c’est ainsi que le feu primordial enfermé dans la membrane de l’œil occupe, dans les fins tissus, la pupille rotative"[3]. Cette conception primitive avait déjà été récusée par Aristote : "Il est par contre totalement irrationnel que la vue voie par quelque chose qui en sorte, et qu’elle s’étende jusqu’aux astres, où jusqu’à quelque chose avec laquelle, en sortant, elle fusionnera, comme l’affirment certains"[4]. Les termes employés par Aristote révèlent le parallèle avec le mécanisme de projection : si notre vue, extension de notre corps puisqu’elle est un rayonnement émis par l’œil, "fusionne" avec l’objet regardé, nous ne faisons plus qu’un avec lui, autrement dit ce n’est pas seulement lui que nous voyons, mais aussi nous-mêmes, et ce constat doit nous mettre en garde et nous réjouir. Nous mettre en garde, parce que nous serons toujours tentés de voir ailleurs ce que nous n’avons pas la force de constater en nous. Nous réjouir car ce garde-fou posé, nous pouvons espérer contempler, de l’œil paisible et perçant du soleil qui voit tout, la projection extérieure de nos déroulements profonds.

Oraison funèbre

On parle de la mort du latin et du grec comme s'il s'agissait d'un drame : depuis qu'ils ont cessé d'être vecteurs de communication diplomatique et académique, ne serait-il pas temps de faire notre deuil, et de brandir hors de terre leurs fossiles victorieux ? Une langue qui ne s'agite plus dans nos bouches est morte, c'est un fait qu'il faut admettre comme inéluctable. Mais gravée dans le marbre, n'a-t-elle pas atteint à l'immortelle renaissance ? M'est-il impensable de passer outre l'interdit de la mort et de gratter, d'une plume acérée, studieuse et pénétrante, le ventre de ma terre, jusqu'à trouver le feu qui s'entête à y brûler, fruit de la putréfaction, lumière plus tranquille que les étoiles ? Apprendre les langues des morts, n'est-ce pas la meilleure clef aux portes de l'au-delà, la victoire sur le temps, qui permet le voyage dans le passé et la projection, sur la nuit noire du futur, du tableau éternel et changeant de la pensée - de la rêverie humaine ? Ceux qui font le choix de passer, à l'école, par la porte qui mène aux Enfers n'ont-ils l'heur d'apprendre comment la vue de l'Homme peut porter la lumière ?

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[1] 2, 575-578

[2] 3, 1-4

[3] Fr. 84 Diels/Kranz

[4] De la sensation et des sensibles, 438a.