Accueil des migrants : le grand écart

Alors que le dossier des migrants a envahi l’espace médiatique avec les polémiques sur l’impact de cette photo sur l’opinion publique, son recadrage dans le journal Le Monde, le rôle exact du père, la recherche des responsabilités dans cette tragédie et la faisabilité de la politique des quotas, on s’intéressera ici au coût pour la France de l’accueil de ces migrants que Michel Sapin a chiffré à quelques millions, même si ce n’est qu’un aspect secondaire d’un drame qui interpelle toute la planète.

Combien de migrants l’Europe accueillera-t-elle en 2015 ?

Dans le maelstrom des flux migratoires générés entre autres par la situation sur le littoral sud de la Méditerranée, tout chiffre serait une extrapolation hasardeuse. On peut néanmoins se livrer à quelques estimations.

Depuis plusieurs années l’Europe de Schengen accueille en moyenne chaque année entre 900.000 et 1,5 million de migrants légaux. La France en a reçu 250.000 en 2014. De ces chiffres, il faut retrancher ceux parmi ces migrants légaux qui quittent l’Europe et qui constituent une zone d’ombre. Le solde migratoire de l’immigration légale se situe en fourchette large entre 500.000 et 800.000 personnes. On voit mal pourquoi il serait substantiellement modifié en 2015 alors que les raisons de la migration légale n’ont pas varié : migrations familiales, migrations de main-d’œuvre, migrations étudiantes, migrations médicales, migrations environnementales ou politiques concernant des demandeurs d’asile régularisés.

Il est plus difficile d’évaluer le flux des migrants en situation irrégulière. Frontex le situait, il y a quelques mois, entre 500.000 et 1.000.000 pour l’année. Les chiffres ont depuis explosé. L’Allemagne, premier pays d’accueil,  qui tablait sur 400.000 demandes d’asile a annoncé le 19 août qu’elle s’attendait à 800.000. L’étiage de 500.000 pour l’ensemble de l’Europe de Schengen a été dépassé dès le milieu de l’été. Il en arrive aujourd’hui, principalement du littoral sud et est de la Méditerranée entre 10.000 et 15.000 par jour. Ce qui, sur cette base, aboutirait pour les cent jours qui restent à une fourchette d’un million à un million et demi de migrants supplémentaires. On doit toutefois pondérer cette approche. Dans une période estivale, la Méditerranée est toutes choses égales moins dangereuse que dans ses colères  de novembre jusqu’en avril. Le flux des migrants irréguliers, essentiellement mais pas uniquement des demandeurs d’asile, devrait se situer pour l’année 2015  entre 1.000.000 et 1.500.000.

La totalisation de 2 millions de migrants que l’Europe pourrait accueillir en 2015, que j’ai avancée et qui m’a valu des critiques acerbes n’est pas un "fantasme d’expert".

La politique des quotas est-elle une réponse à cet afflux ?

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker a fait savoir que l’Europe devrait faire un effort et accueillir au moins 160.000 demandeurs d’asile. Les Nations unies ont renchéri en souhaitant que l’Europe aille jusqu’à 200.000. C’est une toute petite partie du flux. Que faire des autres ? Les renvoyer chez eux, dans des pays en guerre ou en souffrance qu’ils veulent justement fuir ?

La politique des quotas est une réponse bureaucratique et inadaptée à une situation dramatique. La clé de répartition de la Commission européenne prend en compte quatre critères : le PNB et la population pour 40% chacun, le taux de chômage et le nombre de réfugiés accueillis avant 2015 pour 10% chacun. Sur cette base la Lettonie, par exemple, devrait accueillir 1000 migrants. Sauf que peu voudront y aller, qu’ils ne parlent pas letton, qu’il y a peu de travail sur place et que même s’ils y trouvent un hébergement provisoire, ils décideront rapidement, puisque l’espace Schengen est aujourd’hui ouvert,  de migrer vers un autre pays où ils trouveront plus d’avantages et moins d’inconvénients. Les migrants font ce qu’ils souhaitent et non ce que décident les gouvernements.

Par ailleurs, même si une partie de ces demandeurs d’asile, après examen de leur cas, n’obtiennent pas le statut de "réfugié", on voit mal comment les renvoyer dans leur pays d’origine. La commission a beau avancer que "Frontex se chargera des retours collectifs" et que "Bruxelles négociera des accords avec le pays d’origine", aucun des pays ne se fait d’illusions. Ce plan est mort avant de pouvoir être appliqué.

En définitive, combien coûte annuellement un demandeur d’asile ?

L’Allemagne a prévu de débloquer 10 milliards d’euros pour ces 800.000 demandeurs accueillis soit un coût unitaire de 12.500 euros. Sur cette base, la France qui a accueilli 60.000 demandeurs d’asile en 2014 et qui se propose d’en recevoir 24.000 supplémentaires sur 2 ans devrait donc imputer sur son budget annuel 900 millions d’euros. Nous sommes très loin des propos lénifiants de Michel Sapin. Encore ce coût n’est-il qu’un minimum puisque parmi les pays d’accueil, la France est celui qui renvoie le moins de déboutés du droit d’asile (autour de 10%).

De toute façon les chiffres de 160.000 ou 200.000 ne sont pas des hypothèses fiables par rapport aux flux des arrivées. Angela Merkel le sait bien qui plaide pour des quotas ouverts (à la hausse) car "derrière les chiffres, il y a des destins". C’est bien cela qui fait que la question des migrants est aujourd’hui insoluble et que, malgré la mobilisation des personnes, des associations, des entreprises et des Etats, l’Europe est confrontée à la plus grande crise migratoire de son histoire qui remet en question l’intangibilité même de ses frontières.

Voir en vidéo sur le même thème : Comment distinguer les migrants économiques des réfugiés ? 

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