L'égalité dès l'enfance

Se préparer dans la familleNous aborderons maintenant la question politique. Sur cette matière, l'intervention des femmes paraît dans les esprits d'une urgence moins évidente. Beaucoup sont encore indignés de penser qu'une femme pourrait devenir, tout comme eux, électrice, éligible, ce qui est pire : ce rapprochement les confond. Nous sommes en train d'organiser la République, la démocratie, mais il ne suffit pas que les mots liberté, justice, égalité, soient sur les lèvres et dans les écrits, il est de toute nécessité qu'ils soient dans les cœurs. Nous ne devons jamais oublier que près de quinze siècles de royauté pèsent sur nous ; que notre éducation, nos habitudes, nos coutumes sont monarchiques ; que nous sommes républicains théoriquement, mais que notre vieille routine l'emporte dans la pratique. Nous sentons qu'il faut constituer un tempérament républicain, des mœurs républicaines.Pour avoir cette disposition d'esprit, il faut une préparation ; cette préparation ne peut se faire que dans la première éducation, dès l'enfance. Ce n'est ni l'école ni le lycée qui peuvent s'en charger ; le lieu tout indiqué est la famille. C'est au foyer, dans la vie domestique, que la formation du caractère, de la conscience s'opère. Là, l'enseignement revêt mille aspects ; il se dépouille de cet appareil didactique toujours froid, toujours ennuyeux et antipathique aux enfants ; il varie ses méthodes, fait vibrer toutes les cordes sous les modes pénétrants de la tendresse et de l'intimité ; la causerie remplace la leçon. A la mère, à la sœur est dévolu ce rôle d'initiatrice. Seulement, si on les a laissées étrangères à cet ordre d'idées, si on les a éloignées systématiquement, elles y sont indifférentes et le plus souvent hostiles.

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Faire de la femme un citoyenne !On n'a cessé de prêcher à la femme que sa mission est d'être épouse, que sa plus haute fonction est d'être mère ; qu'elle n'a qu'à élever ses enfants et soigner son ménage ; et que tout ce qui se passe au delà ne la regarde pas et n'est pas à sa portée. Alors, elle a concentré toutes ses facultés, ses efforts, ses aspirations sur les siens, elle n'a eu pour objectif que l'agrandissement de sa famille et la fortune de sa maison.Faites donc de la femme une citoyenne ; donnez-lui une éducation civique, donnez-lui le droit. Et en élargissant ses horizons, vous agrandirez ses idées et ses sentiments. Elle apportera à la vie publique ses belles qualités : sagacité, persévérance, abnégation. Vos résistances n'y feront rien ; il vous faudra en arriver là.Mais passons à la question morale. C'est là qu'est la pierre d'achoppement. Il est toujours facile de faire des théories, il est plus difficile de les pratiquer.L'asservissement, à n'importe quel degré, est un élément de corruption et de décadence pour les individus comme pour les peuples. Esclavage, servage, tutelle à perpétuité apportent la perturbation dans les caractères aussi bien du côté des spoliateurs que du côté des spoliés. Il y a chez les maîtres et les oppresseurs, exploitation et impunité ; chez les asservis, avilissement et ruse ; car toutes les fois qu'un être n'est pas à la place qui lui revient, il emploie tous les moyens, sans exception, pour la reconquérir. J'en vois la preuve.Donc, entre l'homme et la femme, le même fait se produit. L'homme, au nom de la force musculaire, s'est arrogé toutes les maîtrises, tous les privilèges, entre autres celui de professer des mœurs libres sans être responsable des conséquences qui en découlent. C'est ainsi que la recherche de paternité n'a pas été admise par le Code. Et ce qu'il y a de plus scandaleux, c'est que, dans certains délits, l'homme complice de la femme est en même temps son juge. Ainsi la femme déshéritée, subalternisée, ne peut même pas se libérer par le travail, car l'homme a pris la meilleure part ; son activité productrice est mal rémunérée, sa situation reste précaire, elle est à la merci de l'homme. Elle ne peut invoquer la loi, puisque la loi est contre elle ; pas davantage le droit, puisqu'elle en est dépouillée. Il lui reste alors à s'adresser à la passion, aux sens, pour établir son empire et régner sur l'homme.