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Publié le 02/02/2018

La corruption déchire la Roumanie

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Après la Pologne et la Hongrie, la Roumanie est dans le collimateur de l'Union européenne. Bruxelles s'inquiète des réformes menées dans le domaine de la justice par les sociaux-démocrates au pouvoir à Bucarest.
Selon leurs détracteurs dont le président roumain Klaus Iohannis lui-même, l'initiative du gouvernement a pour but d'entraver la lutte contre la corruption et le crime organisé. Elle est également dénoncée dans les rues par des dizaines de milliers de citoyens qui ont participé ces derniers mois aux plus grandes manifestations organisées dans le pays depuis 1989.
Le dirigeant du parti social-démocrate PSD Liviu Dragnea est le parfait exemple de personnalités accusées de corruption et il est loin d'être le seul. Le pays est gangrené par ce fléau. Les alliés de la Roumanie, de l'Union européenne aux Etats-Unis, ont aussi mis en garde les autorités roumaines contre une violation de leurs engagements en matière de lutte contre la corruption.
La Roumanie réussira-t-elle à faire le ménage et à mettre fin à des décennies de corruption ? Notre reporter Hans von der Brelie a mené l'enquête.

À Bucarest, plusieurs responsables politiques font l'objet d'enquêtes pour corruption, évasion fiscale et détournements de fonds européens. Eux-mêmes sont à l'origine d'une vaste réforme du système judiciaire.

Lanceur d'alerte roumain, Attila Biro se bat farouchement contre la corruption. Il dirige 'Rise project', une équipe de journalistes et de chercheurs qui ont enquêté sur les activités douteuses de Liviu Dragnea, le dirigeant du PSD, le parti au pouvoir.

'Nous parlons de Liviu Dragnea qui est aujourd'hui, l'homme politique le plus influent de Roumanie et qui en fait, contrôle Tel Drum, une entreprise locale de construction, explique Attila Biro. Nous tenons cette information d'un rapport confidentiel des services secrets roumains, poursuit-il. Cette entreprise n'a fait que prospérer avec des centaines de millions d'euros de fonds publics, nationaux et locaux, mais les subventions du département de Teleorman - là où Dragnea est né - étaient gérées par une personne qui n'est autre que... Liviu Dragnea,' assure-t-il.

Hans von der Brelie, euronews :
'De quels avantages a-t-il bénéficié ?'

Attila Biro :
'L'entreprise Tel Drum a payé des dizaines et des dizaines de milliers d'euros pour la voiture de son fils. On a vu que près de 400 millions d'euros du budget de l'Etat et des collectivités locales avaient été transférés vers cette entreprise, puis de cette entreprise à ses amis pour atterrir dans les poches de son fils.'

Une île pour Liviu Dragnea ?

Les brigades anti-corruption roumaines ont mené l'enquête sur le dirigeant du PSD et la société Tel Drum qui dissimuleraient une organisation criminelle et elles ont saisi leurs biens.

Dans la région de Teleorman, le bastion de Liviu Dragnea, nous rencontrons Carmen Dumitrescu, une journaliste locale qui nous parle de l'affaire 'Belina'. Il y est question de contrats de location obscurs, de transfert de biens publics vers des entreprises privées. 'Le problème avec l'île de Belina, c'est que cette zone appartenait à l'Etat roumain au départ, raconte-t-elle. Mais lorsque M. Dragnea est devenu ministre du Développement régional et Mme Sevil Shaiddeh, secrétaire d'Etat de ce même ministère, M. Dragnea a approuvé de concéder l'île de Belina à l'entreprise Tel Drum, une entreprise que l'on soupçonne d'être dirigée dans l'ombre par Liviu Dragnea', souligne-t-elle.

Le responsable social-démocrate a qualifié l'enquête en cours 'd'attaque violente contre le gouvernement' visant à détruire son parti.

Un pêcheur local qui préfère rester anonyme par peur de représailles de la part de Liviu Dragnea nous explique : 'Avant, on venait ici pour pêcher, on faisait des barbecues sur l'île. Mais aujourd'hui, ajoute-t-il, il y a des clôtures et l'entrée de la zone est interdite ; après la reprise de l'île par Tel Drum, des barrières ont été installées et seuls leurs employés y ont accès, pas nous'.

Fraude aux fonds européens ?

Et ce n'est pas tout : le réseau criminel qui se trouverait derrière Tel Drum aurait remporté illégalement plusieurs contrats publics de travaux routiers et aurait sur-évalué le prix de certains équipements. Plus de 20 millions d'euros issus de fonds européens auraient été versés sur la base de documents falsifiés. L'Office européen de lutte anti-fraude, l'OLAF, enquête aussi sur cette affaire car Bruxelles veut récupérer l'argent.

'Il s'agit de l'argent du contribuable européen, souligne la journaliste Carmen Dumitrescu. Cette fraude s'articule autour de la construction de ces routes avec l'entreprise que privilégie Dragnea, à savoir Tel Drum et étant donné que les appels d'offres étaient falsifiés, on comprend où est la fraude et pourquoi le Parquet anticorruption enquête,' insiste-t-elle.

'On doit se montrer solide pour les faire tomber'

À Turnu Magurele, ville où Liviu Dragnea est né et a commencé sa carrière politique, nous interrogeons les passants et constatons qu'il n'a plus de soutien local.

Adi Maruntelu, un habitant, nous lance : 'C'est une très bonne chose de faire tomber ce moustachu qui s'est moqué de toute la région de Teleorman et qui nous a appauvri. J'ai 53 ans et je ne trouve pas de travail ! Il n'y a pas de travail ici à cause d'eux ! Ils se moquent de ce pays, ils se moquent de nous et on continue à voter pour le PSD qui se moque de nous, affirme-t-il. C'est pour cela que nos enfants quittent le pays, ils sont responsables de cette situation, on doit retrouver notre dignité et se montrer solide pour les faire tomber !' martèle-t-il.

Parquet anticorruption : 'Ils détruisent nos outils d'investigation'

Faire tomber les dirigeants corrompus, c'est le rôle du Parquet anticorruption (DNA) de Roumanie dirigée par Laura Kövesi, une ancienne championne de basket. Ces cinq dernières années, ses enquêteurs ont renvoyé devant un tribunal, plus de 70 personnalités : un Premier ministre, deux vice-premiers ministres, 11 ministres et plus de 50 membres du Parlement.

'Je pense que les changements dans la loi ne sont pas fondés sur une envie réelle de réformer la justice, mais ils sont une réaction aux dernières enquêtes de notre Parquet anticorruption et c'est aussi une réaction aux dernières décisions des juges dans ces affaires : dans plusieurs enquêtes, on obtient nos preuves grâce à des opérations d'infiltration, on ne pourra plus enquêter comme cela, estime Laura Kövesi. Cela ne concerne pas seulement nos enquêtes anticorruption : cela pourrait aussi entraver le travail d'autres procureurs qui travaillent sur des cas de trafic de drogue, de trafic d'êtres humains ou de cybercriminalité, ils appauvrissent la loi et détruisent les outils d'investigation qu'on utilise dans notre métier.'

Les sociaux-démocrates accusent Kövesi de ne pas être politiquement neutre. Elle utilise des outils d'investigation de grande envergure comme le font tous ceux qui luttent contre la corruption et qui ne ferment pas les yeux quelle que soit l'affiliation politique.

'10% parce que c'est MA ville'

Nous rencontrons l'architecte Serban Marinescu. Avec des confrères, il a participé à un appel d'offres pour redessiner une place de Ramnicu Valcea, une ville dirigée par un maire conservateur. Quand on leur a demandé des pots-de-vin, ces architectes ont fait appel aux services anti-corruption et tendu un piège à leur interlocuteur.

Serban Marinescu :
'On a remporté le concours national, on a conçu notre projet, on l'a livré et à un moment donné, un gars est venu et nous a dit : 'Vous devrez me donner 10% parce que c'est MA ville.'

Hans von der Brelie :
'Racontez-nous la scène quand vous avez rencontré le maire.'

Serban Marinescu :
'Il a griffonné quelque chose sur un morceau de papier. Il a mis le papier sur la table en disant : 'Vous devriez peut-être lire ça'. Mon ami était un peu perturbé. Il avait une caméra cachée sur lui, il essayait de filmer le papier, il a lu le papier et il a dit : 'Oui, nous allons faire ça et payer les 10%'. Après avoir entendu ça, le maire s'est totalement détendu et a commencé à parler des choses positives qu'on pouvait faire ensemble en tant qu'associés.'

'Nous voulons rester dans l'UE'

Le maire corrompu a été mis en prison : il y a donc encore de l'espoir en Roumanie. Le mouvement contre la corruption a d'ailleurs, été appelé 'Marche de l'espoir'. Mais la peur est toujours présente : les changements législatifs à venir décriminaliseraient plusieurs infractions relatives à la corruption.

A pied, en bus, voiture, avion ou train, des groupes ont convergé toute la journée vers Bucarest pour rejoindre la grande manifestation nationale, une initiative relayée sur les réseaux sociaux, qui a eu lieu le samedi 20 janvier dernier.

En tête de l'un de ces groupes, un homme portant le drapeau européen vient de parcourir 450 km à pied sur onze jours de Cluj à Bucarest pour participer au rassemblement. 'La Roumanie fait partie de l'Union européenne et je ne veux pas de ligne de démarcation injuste entre la Roumanie et l'Union européenne, entre l'Ouest et l'Est, indique-t-il. Nous faisons partie de l'Union et nous voulons y rester,' assure-t-il.

Dans la gare principale de Bucarest, une jeune femme a elle aussi prévu de se joindre à la manifestation. 'Nous sommes de Sibiu en Transylvanie, au centre du pays, et nous venons ici pour la manifestation nationale, explique Ioana Pasc à notre reporter Hans von der Brelie. Nous ne voulons pas que notre pays soit une démocratie de pacotille, nous voulons vraiment que notre pays agisse : c'est important que la justice soit indépendante pour être une vraie démocratie, nous ne voulons pas devenir la prochaine Pologne ou Turquie,' dit-elle.

'Modifier les lois, c'est le premier pas vers la dictature'

Devant le siège du PSD, les manifestants nous expliquent que les changements de la loi sont faits sur-mesure pour éviter la prison à Liviu Dragnea et aux personnes de son réseau. 'La nouvelle loi permettrait un contrôle politique du système judiciaire, estime Diana Maria Voicu, de l'ONG Initiativa Romania. Cela signifie que toutes les personnalités corrompues de la coalition au pouvoir peuvent et pourraient ne plus être poursuivies, ni jugées,' déclare-t-elle.

Dans un lieu tenu secret, nous avons rencontré les jeunes au coeur de la contestation. Leur groupe s'appelle La corruption tue. Il est particulièrement suivi sur les réseaux sociaux. On sent leur nervosité à l'approche imminente de cette manifestation qui sera un test.

'Modifier les lois, c'est le premier pas vers la dictature, estime Angi Serban de 'La corruption tue'. On a déjà connu ça par le passé et on l'a payé dans le sang en 1989, fait-elle remarquer. Plus de 20 ans après, on en est toujours au même point et je me bats contre cela,' lance-t-elle.

'Notre système de justice commence à fonctionner et ils veulent l'anéantir pour servir leur intérêt personnel : on ne tolèrera pas cela,' renchérit Florin Badita, fondateur du groupe.

Si les membres du parti au pouvoir pensaient que la contestation s'était épuisée et ne surmonterait pas le mauvais temps, ils se sont trompés. Le mouvement a pris de l'ampleur. 50.000 personnes ont été décomptées rien qu'à Bucarest.

'Notre pays est dirigé par un groupe mafieux : les personnalités politiques issues du pouvoir, le Parti social-démocrate - le PSD -, ont de gros problèmes avec la justice, lance Tudor Carstoiu, l'un des participants au rassemblement. Et si ces personnes souhaitent faire passer toutes ces 'réformes', c'est simplement pour ne plus avoir de problèmes avec la loi'.

'Ce n'est pas un système judiciaire, mais une revanche et aussi de la corruption'

La Commission européenne et le Conseil de l'Europe aussi sont inquiets, mais Bucarest avance avec sa réforme controversée.

Si le leader du PSD, Liviu Dragnea n'a pas répondu à notre demande d'interview, le porte-parole du PSD au Sénat, Serban Nicolae a lui accepté de nous recevoir.

Serban Nicolae :
'Mener une enquête avec des éléments de preuves qui viennent des services secrets est totalement illégal. Cela fait partie des abus, c'est comme un cancer de la société. Cela entâche la crédibilité de l'action judiciaire, en particulier dans la lutte contre la corruption'.

Hans von der Brelie :
'Faut-il changer de responsable au niveau du Parquet anti-corruption en Roumanie ?'

Serban Nicolae :
'Si Laura Kövesi n'est pas consciente qu'elle a mal agi en se servant d'éléments qui viennent des services secrets, elle doit partir.'

Hans von der Brelie :
'Pourquoi les auteurs d'actes de corruption ne seraient-ils pas placés plus longtemps en détention préventive ?'

Serban Nicolae :
'Si un haut fonctionnaire est corrompu, vous n'êtes pas dans l'obligation de l'arrêter. Vous devez avoir une preuve. La détention préventive n'est pas une sanction. C'est une façon de montrer le pouvoir des procureurs, c'est comme un jugement de rue. Certains éprouveront de la satisfaction à voir un homme politique important, menotté devant les caméras en pleine nuit, comme dans la Rome antique avec les gladiateurs dans l'arène. Mais ce n'est pas un système judiciaire, c'est une revanche, une lutte politique, un abus et aussi de la corruption.'

'Les juges et procureurs peuvent être ciblés et sanctionnés'

Une majorité de juges et de procureurs sont contre la réforme actuelle. C'est le cas de Lucia Zaharia, membre du Forum des Juges roumains. Selon elle, il n'y a pas eu de consultation sur les changements prévus dans la loi. Et dans cette affaire, elle ne critique pas uniquement le manque de transparence.

'Les amendements des lois prévoient une responsabilité personnelle des juges et des procureurs qui va trop loin : ils peuvent être ciblés et même sanctionnés et la sanction peut aller jusqu'à une mise à pied, dit-elle. Pour ma part, je me sens vulnérable et je pense que tout juge ou procureur ressentira la même chose,' estime-t-elle.

La Cour constitutionnelle a retoqué ce point comme plusieurs autres articles. De petites victoires pour le mouvement 'La Corruption tue' qui a été fondé en 2015 à la suite d'un incendie qui avait fait 64 morts dans une discothèque. L'absence de contrôle des normes anti-incendie conjuguée à une possible affaire de corruption avait poussé des centaines de personnes à manifester.

Sur les lieux du sinistre, nous nous entretenons avec Mumu Cristian Matei, l'un des survivants. 'Des garçons et des filles ont tenté de sortir de la boîte de nuit et ils sont restés coincés devant la porte qui ne s'ouvrait pas, se souvient-il. C'était comme l'enfer, un vrai enfer. L'un de mes amis est mort ici, c'était l'un de mes collègues, poursuit-il. Il y a un lien direct avec la corruption parce que le maire a signé une autorisation pour ce lieu, mais il n'aurait pas dû, dénonce-t-il. Ces gens [dont les portraits sont exposés] derrière moi, beaucoup sont morts à l'hôpital parce que le système de santé est corrompu en Roumanie, assure-t-il avant d'ajouter : je veux la justice, c'est ma seule demande et on attend comme des moins que rien.'

Hans von der Brelie avec Stéphanie Lafourcatère

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