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Dmitri Medvedev : “La question de la Crimée est réglée pour toujours”

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La Russie est considérée par de nombreux pays à l'Ouest comme une menace, alors que paradoxalement, c'est l'un des principaux acteurs dans la recherche d'une solution au conflit syrien et que le pays traverse une grave crise économique. Dans ce numéro de The Global Conversation, Isabelle Kumar a interviewé en exclusivité le Premier ministre russe Dmitri Medvedev pour Euronews. Un entretien qui s'est déroulé en marge de la conférence sur la sécurité de Munich.

Repères biographiques

- Dmitri Medvedev est né le 14 septembre 1965

- Dans les années 1990, Vladimir Poutine et lui travaillent à la mairie de Saint-Pétersbourg

- Il remporte l'élection présidentielle de 2008

- En 2012, Vladimir Poutine est à nouveau élu président de la Fédération de Russie et le nomme Premier ministre

# # pic.twitter.com/m13iBLFwCD- Roman Kolesnikov (@Kolesnikov_R) February 2, 2016

(Photo non datée)

Isabelle Kumar, Euronews - Le problème syrien domine l'agenda international. On a l'impression d'être à une étape décisive, mais on ne voit pas bien comment cela pourrait tourner. Qu'en pensez-vous?

Dmitri Medvedev - Vous savez, avant de venir ici, mon sentiment sur ce problème était que nos relations avec nos partenaires étaient tout à fait difficiles et complexes, du fait que nous ne sommes pas d'accords sur des points-clefs, notamment la création d'une possible coalition et la coopération militaire. Mais à ce propos, je tiens à dire qu'ici, à la conférence de Munich, des négociations ont eu lieu entre notre ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le secrétaire d'État américain John Kerry, ainsi que d'autres partenaires qui les ont ensuite rejoints. Un accord a été obtenu sur la manière d'agir dans le futur proche. C'est pour cette raison que je suis relativement optimiste sur les chances de mise en place d'une coopération face à ce problème. Cette coopération est absolument nécessaire : si nous ne parvenons pas à nous unir, la guerre en Syrie sera sans fin, les gens continueront de mourir, les réfugiés continueront d'émigrer massivement vers l'Europe, l'Europe aura à régler des problèmes extrêmement complexes, et le plus important est que nous ne pourrons pas lutter contre le terrorisme qui est une menace pour l'ensemble de la civilisation moderne.

Dans ce cas, quelles actions, militaires ou autres, la Russie est-elle prête à mettre en oeuvre pour favoriser la désescalade du conflit en Syrie ?

Je voudrais rappeler pourquoi nous sommes en Syrie. La Russie participe à cette opération militaire tout d'abord pour défendre ses intérêts nationaux : il y a beaucoup de combattants en Syrie qui sont prêts à n'importe quel moment à partir pour aller organiser des attentats en Russie. Ils sont des milliers. Le deuxième point, c'est la base légale que constitue la demande du président Bachar al-Assad. Nous prendrons donc nos décisions militaires en tenant en compte ces deux facteurs et, bien sûr, en tenant en compte du développement de la situation. Le plus important est maintenant de se mettre d'accord pour que commencent des négociations avec tous les acteurs du conflit syrien. Et se mettre d'accord sur qui sont les formations terroristes parce que cette question fait l'objet de discussions interminables. Qui sont les gentils, qui sont les méchants. Ça, c'est une chose, mais j'ai aussi vu que le secrétaire d'État Kerry a dit que si la Russie et l'Iran n'aident pas, alors ils pourront mener une opération militaire sur le terrain avec d'autres pays. Ces propos sont inutiles. Il n'aurait pas dû dire ça. Et cela pour une raison simple. S'il veut que la guerre s'éternise, alors bien sûr des opérations sur le terrain peuvent être organisées. Mais inutile d'effrayer qui que ce soit. Il faut discuter sur la même tonalité que celle adoptée avec le ministre Lavrov, et non pas dire que si on ne se met pas d'accord, ils organiseront avec des pays arabes une opération sur le terrain.J'ai déjà répondu plusieurs fois à cette question et suis prêt à le répéter : personne n'a intérêt à une nouvelle guerre, or une opération sur le terrain, c'est la guerre totale et sur la durée. Voilà ce qu'il faut garder à l'esprit.

Une des question principales concerne le futur du président Bachar al-Assad. La Russie va-t-elle continuer de le soutenir à cette étape décisive ?

La Russie ne soutient pas personnellement le président al-Assad, la Russie maintient des relations amicales avec l'Etat syrien. Ces relations ne datent pas du moment où Bachar al-Assad est devenu président, mais de l'époque où son père Hafez al-Assad est devenu président. C'est le premier point. Deuxièmement, nous n'avons jamais dit que c'était l'élément important de notre participation à ce processus. Nous partons simplement du principe que, pour le moment, il n'existe en Syrie aucun autre pouvoir légitime en dehors de Bachar al-Assad. Qu'il plaise ou non, il est le Président en exercice. Si on l'arrache de cette construction, ce sera le chaos. On l'a observé plusieurs fois dans des pays du Moyen-Orient avec des pays qui sont tombés en morceaux, comme cela a eu lieu en Libye. C'est pour cela qu'il doit participer à toutes les procédures. Mais son destin en tant que figure politique, c'est au peuple syrien de décider.

Êtes vous donc déjà en train de réfléchir à une transition politique en Syrie ?*

Je crois que nous ne devrions pas nous plonger dans ces problèmes. Je veux parler et de la Russie, et de l'Union Européenne et des Etats-Unis. Nous devons mettre en place les conditions favorables pour que ce processus se mette en place. Nous devons mettre tout le monde autour de la table des négociations. Les pousser à se parler. Honnêtement, nous devons le reconnaître : ce sera un dialogue entre des personnages très complexes. D'un côté, le président Assad qui est soutenu par une partie de la société et l'armée. De l'autre côté, l'autre partie de la société, qui est le plus souvent d'une autre confession, qui n'aime pas Assad et qui, malgré tout, devra s'asseoir à la table des négociations. Mais ils doivent trouver un accord sur l'avenir d'une Syrie unie.

Je voudrais maintenant que nous parlions du conflit en Ukraine. Nous avons un conflit gelé avec, semble-t-il, à nouveau des combats à l'Est. Qu'est-ce que la Russie pourrait faire pour trouver une solution à ce conflit ?

Ici, pour des raisons assez claires, la réponse est un peu plus facile que pour la Syrie. Ce n'est pas seulement parce que l'intensité ce conflit est moins élevée, mais parce qu'on sait de quelle manière il faut agir. Il faut agir sur les bases des accords de Minsk. Ils doivent être appliqués, dans leur totalité, par toutes les parties. C'est ce que nous souhaitons, nous appelons tout le monde à les respecter, le pouvoir en place dans le sud-est comme les autorités de Kiev. La question n'est pas que nous avons des différends avec les autorités de Kiev, la question n'est pas qu'on ne s'aime pas. Mais d'un point de vu objectif, il faut reconnaître qu'une partie importante de ce qu'il fallait faire dans le sud-est est déjà en place. Le plus important est que les combats ont pratiquement cessé. Malheureusement, parfois quelque chose a lieu de temps à autre, mais, heureusement, ce n'est pas souvent. Aujourd'hui, il est vital de trouver les solutions politiques et juridiques qui découlent des accords des Minsk. Qui doit le faire ? L'Ukraine bien entendu. Si l'Ukraine considère le sud-est comme partie intégrante de son territoire. C'est leur domaine de juridiction, leur compétence, leur autorité. C'est de l'autorité du Président, du Parlement, et du gouvernement de l'Ukraine.

D'évidence, la Crimée est un des points douloureux, pour l'Ukraine comme pour la communauté internationale. Le futur de la Crimée est-il négociable ?

Non, c'est hors de question, pour la Russie la question ne se pose pas et le problème est pour toujours réglé. La Crimée est une partie du territoire russe, un référendum a eu lieu, nous avons amendé notre Constitution. La République de Crimée et Sébastopol font partie de la Fédération de Russie.

Si vous rencontrez le Président Porochenko ici, à la conférence de sécurité de Munich, que lui direz-vous ?

Je ne l'ai pas vu et pour être honnête, il ne me manque pas vraiment... Le président Porochenko est en contact avec le président Poutine. Le plus important, et ce qui ne fait aucun doute, c'est que mes collègues doivent respecter les accords de Minsk. C'est dans leur intérêt, dans l'intérêt de l'État ukrainien qui est, quoi qu'on en dise, un état voisin qui nous est proche.

Le conflit en Syrie et la situation en Ukraine ont contribué à la dégradation des relations entre la Russie, l'Union Européenne et les Etats-Unis. Est-il possible de repartir à zéro ?

La question est de savoir comment et au nom de quoi. S'il fallait repartir à zéro, il faudrait le faire sur une base fondamentalement différente. Laquelle ? Sur la base d'une relation équitable, juste et apaisée. Cela est nécessaire non seulement pour la Fédération de Russie, mais aussi pour l'Union Européenne et les Etats-Unis d'Amérique. Nous voulons des relations étroites et de qualité avec les Etats-Unis et l'Union Européenne. L'Union Européenne est notre premier partenaire commercial. C'est un groupe de pays qui se trouve sur le même continent que nous. Nous sommes liés par la même identité européenne, par l'histoire et les valeurs. Maintenir une telle tension n'est pas dans notre intérêt. Mais si dans un premier temps, on nous a dit qu'on ne voulait plus parler avec nous... Alors ce sont ceux qui ont rompu les relations qui doivent faire le premier pas pour les rétablir. Mais nous sommes disposés à discuter de n'importe quelle question.

Cette détérioration des relations a eu pour conséquence, notamment, la prise de sanctions imposées à la Russie, qui touchent durement le pays. Dans quelle mesure votre gouvernement considère-t-il la levée de ces sanctions comme une priorité ?

Ils nous ont dit que nous étions les mauvais élèves qui devaient être punis. Puis ils ont fait des estimations et ils ont commencé à pleurnicher : au final, c'est leur propre économie qui a été frappée.
Nous avions des échanges commerciaux qui s'élevaient à 450 milliards d'euros, 450 milliards ! Aujourd'hui, ils sont retombés à 217 milliards. Pourquoi ne demandent-ils pas aux personnes qui travaillent pour des entreprises européennes et fabriquent des produits à destination de la Russie si ça leur plaît ? Encore une fois, ce n'est pas nous qui avons été à l'origine de cela, donc ce n'est pas à nous de lever les sanctions. Ils ont toujours essayé de nous intimider avec des sanctions, qui avaient déjà été prononcées à de nombreuses reprises à l'époque soviétique, et cela ne leur a jamais rien apporté sinon de perdre de l'argent. Ce sera la même chose aujourd'hui. Ils devront avoir le courage de dire, " les gars, on va supprimer tout ça à partir de telle date, et pourriez-vous aussi, s'il vous plaît, par la réciproque, lever vos mesures de rétorsion ? ". Ce serait cela, la bonne approche.

'Nous sommes poussé vers l'époque de la guerre froide au moment où la coopération était tout particulièrement importante.'

, https://t.co/FfnH0ttGRu pic.twitter.com/3mA25PFMWu- (@MedvedevRussia) February 13, 2016

Comment la classe moyenne russe perçoit cette crise économique ? Parce que si les sanctions économiques sont l'un des facteurs, la chute des cours du pétrole y contribuent aussi. Comment les gens le vivent-ils ?

En effet, notre économie n'est pas au mieux de sa forme actuellement, avec la chute des prix du baril qui constitue la cause majeure de la baisse des ressources et qui pèse sur la situation économique générale. C'est quelque chose que l'on n'a pas connu depuis 17 ans. Les prix actuels se situent au même niveau qu'en 1998. Malheureusement, notre budget reste très dépendant des cours du pétrole. Même si les sources de revenus se sont diversifiées, si l'on compare le poids de l'or noir et celui des autres sources, nos ressources restent fortement dépendantes des matières premières. Et cela ne peut qu'affecter le revenu et le niveau de vie général de la population, leur travail et leur revenu réel. Les sanctions économiques ont aussi eu des effets. C'est évident, puisque nos entreprises, par exemple, ont perdu les financements qu'elles tenaient des banques européennes, ce qui signifie pour elles un coup de frein à leur croissance, pour certaines en tout cas. Donc, en ce sens, la situation économique n'est pas des plus faciles. Mais il y a aussi des effets positifs. L'économie est en train de se remettre en devenant moins dépendante des cours du pétrole, et nous avons l'opportunité de développer notre propre industrie et notre agriculture.
Peut-être que l'avantage de ces sanctions, et des réponses qu'on y apporte, c'est que nous avons commencé à nous concentrer davantage sur l'agriculture du pays, donc, maintenant, nous pouvons subvenir à une large partie de la demande en nourriture, et nous exportons du blé, par exemple, en quantités importantes. En ce sens, les sanctions nous ont aidés. Mais elles n'ont probablement pas aidé les agriculteurs européens.

Je vous posais la question pour les gens de la classe moyenne, pour savoir dans quelle mesure ils étaient touchés. On entend parler aussi de possibles revendications sociales, parce que leur vie devient de plus en plus difficile en Russie. C'est un phénomène qui vous inquiète ?

Bien sûr, le gouvernement doit d'abord penser à l'impact social des changements économiques et de la situation actuelle. Honnêtement, nous avons été contraints de procéder à des coupes budgétaires dans de nombreux domaines, mais nous n'avons jamais touché aux dépenses sociales, ni aux salaires ou bénéfices dans le secteur public. Par ailleurs, l'an dernier, nous avons revalorisé les retraites, et cette année également, peut-être pas en totalité, mais nous l'avons fait. Et nous essaierons de continuer à le faire à l 'avenir.
Par conséquent, la dépense sociale est forte mais on n'y touche pas. En ce sens, nous tenterons de faire le maximum pour le bien-être social des Russes, pour leur offrir autant de confort que possible. C'est une véritable priorité pour le gouvernement.

Si l'on se replace dans une perspective internationale, l'un des points qui ternit la réputation de la Russie, c'est la question des droits de l'homme et la liberté d'expression, qui semblent en recul permanent. Pourquoi cela ?

Pour être honnête, nos points de vue ont toujours divergé en la matière, sur la situation de la liberté d'expression et sur les médias en Russie. Nous avons souvent été critiqués et nous faisons toujours l'objet de critiques. Nous avons notre propre position sur la question. Peut-être qu'en Russie, les médias sont quelque peu différents, par exemple, des médias européens. Il y a des différences historiques et il y a aussi des enjeux économiques. Je regarde rarement la télévision, je lis la presse et les informations que je reçois me viennent aussi d'internet. Plus de la moitié de la population russe fait pareil. Comme vous le savez, il n'y a pas de régulation d'internet, et tous les points de vue y sont représentés ; y compris, pour dire les choses clairement, ceux des extrémistes. Je crois donc qu'il n'est pas sérieux de penser que les gens n'ont pas accès à différents types d'information dans le contexte mondialisé d'aujourd'hui.

Oui, mais il semblerait aussi que des opposants soient muselés. Ce sera bientôt le premier anniversaire de l'assassinat de Boris Nemtsov. Au Royaume-Uni, également, les résultats de l'enquête sur le meurtre d'Alexander Litvinenko pointent du doigt Vladimir Poutine, et disent qu'il pourrait l'avoir commandité. Allez-vous poursuivre le gouvernement britannique pour cela ? On a entendu parler de poursuites après cette enquête.

Vous avez mentionné le rapport d'un juge à la retraite, que j'ai regardé par simple curiosité, dans lequel presque chaque paragraphe et chaque section commence par " probablement ". Quel commentaire apporter à cela ? Ce qui est regrettable dans cette histoire, c'est que le Premier ministre et le ministre des affaires étrangères commentent un rapport qui recèle de termes comme " probablement ". C'est un relent de chasse aux sorcières. En fin de compte, je laisse ceux qui commentent face à leur conscience. Et quant à une éventuelle action judiciaire, c'est tout simplement ridicule. Nous n'avons pas besoin de cela et la Fédération de Russie ne poursuivra jamais un état pour des supputations stupides ou pour des scénarios qui prêtent à rire.

Finalement, monsieur le Premier ministre, vous avez occupé ce poste et celui de Président, vous avez donc une vue d'ensemble, une perspective globale des problèmes que nous avons évoqués, mais si je devais vous demander quel a été l'événement le plus marquant pendant votre exercice du pouvoir, quelle serait votre réponse ?

Il y en a plein. Ces deux postes ont été très importants, avec de nombreux défis. Ces huit années de ma vie, ces presque huit ans, cela a été comme une poussée constante d'adrénaline, même parfois pendant mon sommeil. Des événements, il y en a eu de nombreux en Russie, de très bons moments à titre personnel, des événements majeurs, parfois tragiques aussi, comme ceux dont nous avons parlé, et il y a eu des événements internationaux également. Après tout ; nous n'avons pas eu que des dissensions. Nous avons aussi réussi une ou deux choses. Par exemple, nous avons trouvé un accord au final sur le Traité START sur la réduction des armes stratégiques. Ce n'était pas mal du tout. Le texte a été signé, il est entré en vigueur. Il est aujourd'hui appliqué et nous pouvons ainsi travailler ensemble et trouver des accords dans d'autres dossiers. Ce dialogue avec mes collègues, y compris ici en Allemagne, mais aussi dans d'autres pays européens, a permis de résoudre de nombreux problèmes. Tout cela est remarquable et passionnant, peut-être qu'un jour j'en parlerai plus en détail. Pour l'instant, je continue à travailler et ce travail est intéressant.

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Publié le 14/02/2016
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