Burkini : Après le désaveu du Conseil d’Etat, Manuel Valls doit-il démissionner maintenant ?

La question n’est pas de pure rhétorique. Ci-dessous les éléments du dossier que j’aborde ici non en consultant international sur les migrations mais en spécialiste de l’image politique sur laquelle je travaille depuis quarante ans et que j’ai enseignée 12 ans à l’Université Paris XII-Créteil

 

 

Rappel des faits

Le premier arrêté anti-burkini a été pris cette année par la ville de Cannes le 28 juillet. D’autres maires de droite ou socialistes ont emboîté le pas. Au total 31 communes sont concernées mais les verbalisations n’ont touché qu’une trentaine de personnes notamment à Nice. Le Tribunal Administratif de Nice a validé le 13 août l’arrêté du maire de Cannes. Il a confirmé sa position en rejetant le 22 août le recours déposé par La Ligue des droits de l’homme (LDH) et le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) contre l’arrêté de Villeneuve-Loubet ( et non de celui de Nice , sans doute par crainte du syndrome du 14 juillet ), considérant que dans le contexte des attentats la mesure d’interdiction était « nécessaire, adaptée et proportionnée » pour éviter des troubles à l’ordre public. La LDH et le CCIF ont saisi le Conseil d’Etat qui a rendu le 26 août sa décision en suspendant l’exécution de l’arrêté du maire de Villeneuve-Loubet qui a « porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ». Le trouble à l’ordre public n’étant pas avéré, « l’émotion et l’inquiétude résultant des attentats terroristes, et notamment de celui commis à Nice le 14 juillet dernier, ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d'interdiction ».

Cet arrêté peut-il faire jurisprudence ?

Oui selon les associations plaignantes qui ont salué la décision du Conseil d’Etat. Non selon le sénateur PS Gilbert Roger pour lequel cet arrêté concerne uniquement Villeneuve-Loubet et n’est pas un arrêté de principe. Mais en cas de contestation, ces arrêtés municipaux peuvent être cassés et Maître Tubiana président d’honneur de la LDH a prévenu qu’il interviendrait pour toute commune qui ne les appliquerait pas, ce qu’il considère personnellement comme des « attentats » (RTL le 27 août 2016 8h 54).

On connaît la Ligue des Droits de l’homme et ses engagements mais qu’est ce que le CCIF ?

Cette association de défense des droits de l’homme fondée en France en 2000 s’est donnée pour mission depuis 2003 de combattre l’islamophobie qui pour elle n’est pas une « opinion » mais un « délit ». Sur son site www.islamophobie.net elle se dit indépendante de tout courant politique, religieux et idéologique et affirme que son financement provient de ses adhérents, donateurs et mécènes tout en admettant avoir reçu en 2013 le soutien financier de la Commission Européenne pour un projet international de collecte des données sur les actes islamophobes. Elle aurait aussi bénéficié d’une subvention de l’Open Society de Gorges Soros pour une campagne à la RATP finalement abandonnée. La personnalité de son porte-parole et aujourd’hui directeur exécutif, Marwan Muhammad est controversée. On lui reproche d’avoir participé à la campagne contre les caricatures de Charlie Hebdo et ses accointances avec des prédicateurs salafistes, les Indigènes de la République et Tariq Ramadan. En tout cas son action médiatique a été efficace puisque le collectif affiche 90.000 « j’aime » sur sa page Facebook et annonce avoir reçu 5000 adhésions en une semaine.

L’ordonnance du Conseil d’Etat peut-elle mettre un terme à la polémique ?

C’est ce qu’affirment souhaiter la LDH, le CCIF, le Ministre de l’Intérieur et divers représentants du Conseil Français du Culte Musulman puisque le Conseil d’Etat n’aurait fait que rappeler le droit. Mais il s’agit aussi pour la gauche et notamment le parti socialiste d’une « victoire » remportée face aux contempteurs de l’islam qui sont amalgamés à tous ceux qui ont pris des arrêtés anti-burkini, face à Manuel Valls, à Nicolas Sarkozy et à l’extrême-droite. Il s’agit pour eux en solidarisant toute la communauté musulmane avec cette décision, d’encaisser les dividendes d’une victoire symbolique transformée en un combat politique. Or cette décision qui touche à l’identité de la France continuera à alimenter des polémiques attisées par le fait que les opposants au burkini considèrent qu’ils sont en phase avec l’opinion publique.

Qu’en pense l’opinion publique ?

Selon le sondage IFOP-Figaro du 22-24 août, réalisé avant la publication de l’arrêté, 64% des Français seraient opposés au port du burkini, 30% indifférents et 6% favorables, proportion qui correspond à peine à la moitié de la communauté musulmane. L’arrêté modifiera-t-il ces attitudes ? Rendez-vous au prochain sondage.

L’isolement du premier ministre : démissionner ou pas ?

Sitôt connue la décision du Conseil d’Etat, le Premier Ministre a estimé sur sa page facebook que « cette ordonnance n’épuise pas le débat » et réaffirmé « Dénoncer le burkini, ce n’est en aucun cas mettre en cause une liberté individuelle. Il n’y a pas de liberté qui enferme les femmes ! C'est dénoncer un islamisme mortifère, rétrograde. Une vision que je n'accepte pas au nom même de la place que l'islam doit trouver dans notre société ». Bien qu’il annonce : « Avec le ministre de l’Intérieur, nous avons voulu relancer la construction d’un islam de France, apaisé, indépendant des influences étrangères», il se trouve assez isolé au sein du gouvernement, de son propre parti dont le secrétaire général a pris position contre lui, en butte à l’hostilité renforcée des frondeurs et apparaît comme non soutenu par un chef de l’Etat qui a déclaré qu’il ne fallait céder ni à la provocation ni à la stigmatisation, façon très (trop ?) habile de ne pas prendre position. Dès lors la question de sa démission ne peut pas être éludée. Elle n’aurait pas que des inconvénients.

Stratégie 1 : il reste premier ministre

C’est le scénario le plus probable. Les avantages pour Manuel Valls seraient l’affirmation de sa loyauté vis-à-vis du Président qui l’a choisi, son refus de se dérober à une conjoncture difficile où le gouvernail doit être tenu d’une main ferme, l’affichage d’une volonté de tenir bon face aux critiques qui pleuvent de toutes parts et le souci d’avoir fait entendre sa différence comme quand il avait été un des 20 députés de gauche à voter en 2010 pour l’interdiction du voile intégral.

Mais quelle autorité peut –il avoir, vis–à-vis de ministres qui ont pris ouvertement position contre lui et que le désaveu va rendre encore plus indépendants face aux échéances d’une rentrée que chacun s’accorde à prévoir difficile tant sur le plan social intérieur que face aux menaces islamistes et au retour de la question migratoire ? De plus on lui reprochera d’avoir par ses positions abruptes cassé la solidarité gouvernementale. Les vaincus n’ont jamais raison quand la loi les a condamnés. Les accusations de collusion avec la droite presque toute entière opposée au burkini ne manqueront pas de refleurir. Et sa carrière liée à un François Hollande dont l’immense majorité des Français ne veulent plus peut être considérée comme provisoirement mise au congélateur.

Stratégie 2 : il démissionne

Il est resté suffisamment de temps loyal pour qu’on ne lui reproche pas de retourner sa veste. Il est cohérent avec les choix qu’il a faits depuis son entrée au gouvernement puisque c’est le premier à avoir dénoncé l’ « islamo-fascisme » (16/02/2015) et un des premiers à avoir martelé que le pays était en guerre. Il aura peut-être même le plaisir secret de constater lors du changement de gouvernement à quel point il est irremplaçable.En revanche le virage de sa carrière ne sera pas facile à prendre. Deux possibilités s’offrent à lui ; se mettre provisoirement en retrait de la scène politique (est-ce dans son tempérament ?) ou se porter candidat à la primaire socialiste sous l’étiquette d’une social-démocratie moderne.

Stratégie 3 : il démissionne et annonce sa candidature à la primaire de la gauche

La stratégie est violente et le pari évidemment risqué. Mais d’une part il coupe l’herbe sous les pieds de François Hollande qui ne pourra décemment se présenter contre un ex-premier ministre un peu moins impopulaire que lui sauf à voir se rééditer le gag Balladur-Chirac du couple des amis de 30 ans. D’autre part il incarne auprès du public un socialisme moderne et sa démission courageuse, pourrait lui valoir sinon des soutiens de la droite contre laquelle il a eu des mots très durs, du moins une certaine neutralité et quelques ralliements centristes.

Reste que pour gagner, il faut s’y être préparé ce qui ne semble pas être le cas (à moins qu’il ait caché son jeu), bénéficier d’une logistique dynamique – et le parti socialiste ne le soutiendra pas dans sa grande majorité -, affronter des rivaux aussi jeunes que lui, redoutables et disposant d’appuis à gauche comme Arnaud Montebourg et enfin vouloir être élu président en 2017 ce qui ne sera pas une sinécure, quel que soit le vainqueur.

 

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