A 31 ans, la fille aînée de l’ancien ministre du Budget a récemment écrit son tout premier roman. Un livre présenté comme de nouvelles "liaisons dangereuses", et dans lequel l’auteure, Diane Gontier raconte l’histoire d’une Parisienne nageant entre amour et prostitution. Extraits.

Dans "Souviens-toi que l’amour n’existe pas", Diane Gontier dresse le portrait d’une génération désenchantée et en mal de repères. Les 302 pages de ce roman racontent en effet comment Françoise Meyer, étudiante parisienne, parvient à devenir quelques soirs par mois Mila, une escort-girl au visage dissimulé sous un loup. Un récit haletant.

Chapitre 9. En sortant de l’université, j’ai envoyé un texto à Pierre pour lui demander si je pouvais passer chez lui, ce qu’il a accepté aussitôt.

Pierre habite dans le quartier de l’Odéon. Il partage avec un copain, Simon, un grand duplex, situé au dernier étage d’un vieil immeuble, qui bénéficie d’une vue magnifique sur la ville. Le seul inconvénient de cet appartement, c’est de n’avoir qu’une seule chambre.

Tous les six mois, Pierre et Simon jouent aux cartes celui qui en disposera et le perdant se retrouve dans la mezzanine. En ce moment, c’est Pierre qui occupe la chambre. Il rentre à l’instant d’un entraînement de rugby et m’ouvre la porte en short et T-shirt, encore tout maculé de boue. Tandis qu’il se dirige vers la salle de bains, je m’installe dans le salon en buvant un verre de jus d’orange que je suis allée me servir dans la cuisine. Je me sens ici comme chez moi.

— N’en profite pas pour venir me rejoindre sousla douche ! me lance Pierre, comme toujours d’un ton provocateur.

Je réplique immédiatement :— Je te laisse cinq minutes avant de débarquer…

J’entends son éclat de rire, suivi d’un bruit d’eau. Mes yeux font le tour de la pièce. Je me souviens quand il a quitté l’appartement de sa mère, il y a trois ans. Après une longue période d’hésitation, elle avait finalement décidé d’emménager avec Gilles, son compagnon. Pierre, qui avait vécu seul avec elle pendant trop longtemps, avait besoin de changer d’ambiance. Je l’ai aidé à trouver ce loft. Nous avons refait la décoration ensemble. Des heures à rafraîchir les murs décrépis, des dizaines de pots de peinture, beaucoup de taches sur nos vêtements, et de nombreux fous rires.

Je suis perdue dans mes souvenirs quand Pierre saute par-dessus le canapé pour prendre place à mes côtés. Douché et rasé, il a nettement meilleure allure. Je m’apprête à lui raconter les événements de la rentrée, quand je suis interrompue par l’arrivée de son colocataire. Simon fait partie de l’équipe de rugby de l’université, lui aussi. Lorsqu’il apparaît dans l’embrasure de la porte, plus un seul rai de lumière ne filtre de l’extérieur.

— Mais c’est la plus belle fille de la fac qui est là ! s’exclame-t‑il.

Avec Pierre et Simon dans la même pièce, on est sûr de passer un bon moment. Hélas, ce dernier n’arrive pas seul. Il est accompagné d’une fille que je déteste immédiatement. Ses yeux se posent sur moi, remontent jusqu’à mon visage, et c’est avec une petite moue de dépit qu’elle lance un "salut" désabusé.

— Je vous présente ma cousine, déclare Simon d’une voix triomphale.

La créature fait le tour de la pièce pour nous embrasser, déplaçant sur son passage un nuage de parfum et de tabac dont l’odeur persistante m’envahit les sinus. En pinçant le nez, elle annonce son prénom, "Caroline", en même temps qu’elle presse ses lèvres pulpeuses sur les joues de Pierre. Elle me fait la bise à mon tour, avec un manque d’intérêt non dissimulé. Elle mesure un mètre quatre-vingts au bas mot, juchée, il est vrai, sur des bottes à talons. Elle arbore fièrement une crinière noire qui tombe en vagues sur ses épaules. Maquillée avec soin, elle a des yeux noirs rendus encore plus charbonneux par une quantité généreuse de khôl et le visage habilement plâtré d’une couche de fond de teint que seul l’oeil expert d’une autre fille peut déceler. Vêtue d’un jean moulant noir et d’un minuscule pull violet qui laisse entrevoir son ventre plat et au moindre de ses mouvements, le piercing qui décore son nombril, elle a l’air tout droit sortie d’une cure de désintoxication.

À l’instant où je me fais cette réflexion, elle sort un paquet de cigarettes de son sac à main en cuir Vuitton et claironne un "Ça ne dérange personne si je fume", plus affirmatif qu’interrogatif, tout en coinçant une première clope entre ses dents. Pierre, que je déteste à cet instant plus que tout, détaille la plastique parfaite de l’intruse avec une mâchoire qui se décroche progressivement à force de curiosité. J’ai déjà remarqué qu’il adore les grandes. Les filles qu’il choisit mesurent toujours plus d’un mètre soixante-dix. Ce doit être leur côté mannequin qui lui plaît tellement.

Recouvrant partiellement ses moyens, Pierre propose machinalement :— Qui veut une bière ?

Vampirella, comme je la surnomme déjà, minaude en battant des cils :— Moi, je veux bien…

Toujours hypnotisé par les mouvements de la créature qui le surveille discrètement par-dessus le rideau de fumée qu’elle exhale avec nonchalance, Pierre ne parvient même plus à se lever pour aller chercher dans la cuisine les bières annoncées. Le petit jeu de regards qui s’établit entre eux deux laisse présager sans difficultés la suite des événements.

Je profite de ce que Pierre se lève enfin pour filer, après un bisou rapide à Simon et un "salut" glacial à sa cousine. En partant, je chuchote à Pierre : "Fais gaffe aux morsures dans le cou !", alors qu’il a la tête plongée dans le réfrigérateur. Une fois dans la rue, je respire une grande bouffée d’air frais avant de recevoir un ultime texto de Pierre : "J’aime bien les filles qui ont du mordant." C’est officiel, cette créature lui plaît et il ne va pas laisser passer l’occasion de mieux la connaître. Je ne sais pas pourquoi cela m’énerve autant.

De retour chez moi, je comprends que la semaine ne sera pas aussi bonne que je l’espérais. Je trouve un message de mon contact en cours, me proposant de reporter notre rendez-vous. Il est fréquent que les clients se décommandent au dernier moment. N’osant pas concrétiser leur fantasme, ils se retranchent derrière quelque prétexte fumeux pour se rassurer et éviter, en réalité, la confrontation avec une call-girl, qui leur renvoie un peu trop brutalement l’image de leur vie conjugale à la dérive. J’hésite à lui répondre. S’il est vraiment motivé, il me refera signe de lui-même. J’envoie simplement un message à Pierre pour l’informer qu’il aura quartier libre demain soir. Il ne me répond pas. Je suppose qu’il est déjà très occupé avec sa nouvelle conquête.

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Choisir et maîtriser mes relations amoureuses, voilà, quant à moi, ce qui me plaît. Sélectionner un homme sur I nternet, selon des critères objectifs et vérifiables, puis programmer un bon moment avec lui, repartir avec quelques billets en poche, et passer au suivant : j’ai certainement trouvé la formule idéale. Mais vingt-quatre heures plus tard, au lieude m’apprêter pour sortir et de frissonner dans la perspective de ce qui m’attend, je me morfonds dans mon canapé, habillée de leggins et d’un vieux pull-over. Ce soir, Françoise ne deviendra pas Mila. Elle ne ressemble à rien et affiche une mine dépitée.

Souviens-toi que l'amour n'existe pas, de Diane Gontier, aux éditions Robert Laffons, 302 pages.

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