Un grand intellectuel nous a quittés. Mon ami Malek Chebel.

Samedi 12 novembre au matin, Malek Chebel est décédé à 63 ans des suites d’un cancer. Ses amis s’inquiétaient depuis plusieurs mois de ne plus le voir dans les salons du livre qu’il fréquentait assidûment ni parmi les nouveautés de librairie, lui qui a publié 35 ouvrages et en préparait plusieurs autres. Retour sur un combat décisif pour la promotion de "l’islam des lumières".

 

Célébrations

Dès l’annonce de son décès, les hommages se sont multipliés. Celui du Premier ministre Manuel Valls qui a vu en lui celui qui voulait "bâtir l’islam de notre temps". Celui du Président du Conseil Français du Culte Musulman, Anouar Kbibech, qui a salué "une lecture contextualisée des préceptes de l’islam et de la pratique religieuse avec des analyses pertinentes sur la place de la femme dans l’islam et la relation de l’homme avec le plaisir". Celui des vedettes du monde intellectuel et journalistique qui ont rappelé le succès de L’ islam pour les Nuls et du Coran pour les Nuls. Mais avant d’être adoubé  comme le "défenseur d’un l’islam moderne", Malek Chebel  a connu un parcours difficile.

Qui était  Malek Chebel ?   

La presse aujourd’hui multiplie les qualificatifs pour tenter de définir Malek Chebel... Anthropologue ? Psychanalyste ? Historien ? Philosophe ? Essayiste ? En fait, comme beaucoup d’esprits libres, Malek Chebel est transversal. Je le connaissais depuis plus de dix ans et me suis honoré  de son amitié même si nous n’avons pas toujours  partagé les mêmes points de vue. Nous avons failli faire vers 2005 un ouvrage ensemble avec une confrontation de deux agnosticismes, l’un dont les racines sont juives et l’autre qui se rattache à la tradition musulmane. A l’époque, pour un intellectuel musulman, il était héroïque de mettre en accusation la désinformation et ses amalgames. Malek Chebel était aussi un combattant.  

Combattre les idées reçues

Quand Malek Chebel a publié chez Fayard en 2007 L’Esclavage en terre d’islam , - ouvrage qu’il m’a dédicacé de sa main  à "mon alter ego, mon ami" -, il allait à l’encontre des idées reçues sur cette pratique considérée officiellement comme une affaire de négriers et de planteurs  blancs et facilement confondue avec la traite atlantique. Reconstituer le développement d’une culture esclavagiste qui s’est greffée sur l’islam pouvait lui valoir une fatwa et il m’a fait plusieurs fois part des menaces et des insultes qu’il avait subies.

Retour sur les années de plomb

Libérer l‘Occident et particulièrement la France des complexes de repentance et de culpabilité dans lesquels ils devraient se vautrer était à l’époque considéré comme un sacrilège. Malek Chebel  se souvenait des mésaventures du professeur Olivier Pétré-Grenouilleau, voué aux gémonies par la bienpensance pour avoir osé mentionner ce qu’il nommait "les traites non occidentales", - la traite orientale et la traite intra-africaine - alors que seule la traite atlantique avait droit d’être stigmatisée.  Un "Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais" avait réclamé qu’il soit suspendu pour "révisionnisme", et Christiane Taubira s’était étonnée  qu’un professeur d'université, "payé par l'Education nationale sur fonds publics", puisse enseigner ces "thèses" aux étudiants. Mais Malek avait l’avantage d’être musulman. Et donc de bénéficier de l’indulgence de ceux qui ne l’étaient pas.

"Gardez-vous à gauche, gardez-vous à droite"

Malek a dû combattre également sur un autre front. Jérôme Capistran, dans une lettre ouverte publiée par Riposte Laïque, l’a accusé en 2011 "d’être au service du totalitarisme islamique en œuvre sur notre continent" et sous couvert de "donner l’image d’un musulman épris de paix, prêt à tous les dialogues, acquis à la démocratie, à la laïcité, à l’égalité homme-femme…" d’"escamoter des réalités qui démontrent de manière irréfutable l’incompatibilité radicale entre l’islam et la démocratie", comme la liberté de conscience ou l’interdiction de l’apostasie. Et de conclure, c’est "L’acte délibéré d’une taupe dans un pays déjà partiellement islamisé". On aurait tort de considérer ce réquisitoire comme un acte isolé. Dans un univers où pour les uns toute réflexion critique sur des musulmans est considérée comme de l’islamophobie, pour d’autres qui amalgament islam et islamisme , c’est la religion musulmane dans son ensemble qui devient suspecte d’être une cinquième colonne.

Et maintenant ?

Après Abdelwahab Meddeb, écrivain d’origine tunisienne, islamologue  et auteur de La Maladie de l’Islam et de Contre-prêches qui nous a quittés en 2014, Malek Chebel traversera la Méditerranée pour son dernier voyage pour rejoindre l’Algérie où il a désiré être enterré. La pensée critique musulmane perd à nouveau un de ses plus brillants défenseurs et il ne sera pas facile de reprendre le flambeau. Certes on dira qu’il était surtout lu par les non-musulmans. Il est vrai que les jeunes activistes qui peuplent certains des "territoires perdus de la République" n’ont sans doute jamais ouvert Le Coran pour les Nuls. Il est tellement plus simple de s’arc-bouter sur ses certitudes. Comme l’écrivait Jean Rostand, "réfléchir c’est déranger ses pensées".

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