Dans "Un prof a changé ma vie", Vincent Rémy revient sur ces personnalités politiques, ces intellectuels et ces artistes d’aujourd’hui qui doivent tout ou une partie à un enseignant qu’ils ont côtoyé autrefois. Découvrez les confidences de Robert Badinter.

Avocat, homme engagé, ancien garde des Sceaux, Robert Badinter aurait-il connu le même parcours s'il n’avait pas un jour croisé la route d’Henry Torrès ? Extrait d'Un prof a changé ma vie de Vincent Rémy.

Et si Robert Badinter, l’homme qui a fait de sa vie un combat contre la peine de mort et a obtenu son abolition, n’était jamais devenu maître Badinter ? À l’automne 1945, le Parisien de dix-sept ans qui entre à la faculté de droit n’a nullement l’intention de devenir avocat. Il écoute les grands professeurs, rêve de leur ressembler, d’enseigner à son tour et d’écrire des manuels. Quatre ans d’études plus tard, son rêve ne l’a pas quitté mais le concours de l’agrégation n’est ouvert qu’à des candidats âgés de plus de vingt-cinq ans. Il lui faut, en attendant, gagner sa vie : "Mon père avait disparu pendant la guerre, et les biens familiaux s’étaient évaporés", dit aujourd’hui Robert Badinter. Façon pudique de présenter les choses. Simon Badinter a été arrêté le 9 février 1943 rue Sainte-Catherine, à Lyon. L’homme qui a signé son ordre de déportation à Sobibor s’appelle Klaus Barbie. "La petite affaire de pelleterie et fourrure de mon père avait été confisquée, confiée à un administrateur et vendue, il ne restait rien. Je ne voulais pas être à la charge de ma mère. Je me suis dit : que faire ? Eh bien devenir pour un temps avocat ! J’ai passé le CAPA pour gagner ma vie tout en préparant l’agrégation. Mais je n’avais aucune vocation pour le métier."

L’ancien ministre de la Justice, dont le vaste bureau surplombe les arbres du Luxembourg, fouille dans ses archives et brandit une photo en noir et blanc. On y voit un jeune homme brun et élancé aux côtés de deux hommes mûrs à la corpulence et l’allure d’un temps révolu : "Le plus âgé, c’est l’immense Moro-Giaff erri, l’avocat de Landru, puis d’Eugène Weidmann, tueur en série, le dernier guillotiné en place publique. Au milieu, c’est Henry Torrès, mon maître." Robert Badinter veut rendre hommage à ce mentor à qui il a dédié, il y a quarante ans, L’Exécution (Grasset, 1973), sa bouleversante chronique du procès Buff et-Bontems.

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Robert Badinter aurait-il eu la vocation que les membres du barreau se seraient chargés, comme il le raconte dans L’Exécution, de le dissuader. Pas de "relations dans les affaires", aucun "ami au barreau", mais pourquoi voulez-vous être avocat, jeune homme ? Non, Robert n’a qu’un copain de fac, un certain Mandelbaum, qui lui présente à la buvett e du Palais son patron, Jean-Baptiste Biaggi, "un avocat très à droite, pas fasciste, pas antisémite, mais passionnément nationaliste, ancien résistant et blessé de guerre". Robert Badinter poursuit l’étonnant éloge : "Grand coeur, chaleur humaine très corse, culture immense. On sympathise, on rit, on déjeune, il me dit : “T’as un patron ? Une place chez Torrès, ça te dit ?” C’est comme ça que, par Biaggi, je suis arrivé chez Torrès…"

Un prof a changé ma vie, de Vincent Rémy (éd. La Librairie Vuibert)

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