Auteurs de "Super-géniteurs", une enquête sur le don de sperme sauvage en France, Sarah Dumont s’est penchée sur le cas des donneurs compulsifs. Interview. 

Planet : Pourquoi parlez-vous de don ‘sauvage’ ?

Sarah Dumont* : "J’aurais également pu employer le terme ‘artisanal’ car tout se fait dans un circuit parallèle, hors des institutions. La loi autorise certes le don de sperme mais dans un cadre médical bien précis. Il doit se faire dans les Cecos (Centres d’études et de conservation de œufs et du sperme) ou bien dans les banques officielles. Or, les dons du sperme sauvages dont je parle se font en dehors de tout ça.

Planet : Qui sont les hommes qui acceptent de donner leur sperme ?

Sarah Dumont : On distingue trois profils. Il y a d’abord les altruistes. Ce sont des hommes qui ne demandent aucune rétribution financière. Le plus souvent ils ont d’abord cherché à faire un don via le circuit officiel et ont été refoulés à cause de leur âge, parce qu’ils n’avaient pas encore d’enfant… Ce sont aussi parfois des personnes qui ont été sensibilisées aux difficultés d’avoir un enfant, soit par leur propre histoire ou bien par celle de leur entourage. Il peut également s’agir de militants qui ont d’abord voulu entamer une procédure officielle et se sont rétractés en découvrant que les dons étaient réservés aux couples hétérosexuels.

Les donneurs peuvent aussi être des hommes qui cherchent à régler un problème de virilité. Ils ont alors ce qu’on appelle le ‘fantasme du patriarche’ : ils ont besoin de se dire qu’ils ont beaucoup d’enfants sans forcément avoir à s’en occuper. Le simple fait de savoir qu’ils en ont beaucoup suffit à leur donner un sentiment de puissance. Ils se sentent alors importants et valorisés. Enfin, le dernier profil de donneurs est celui des profiteurs : ceux qui sont attirés par l’idée d’un rapport sexuelle et/ou d’une rémunération.

Planet : Le fait que ces dons ne soient pas encadrés peut, à termes, engendrer de nombreux problèmes….

Sarah Dumont : Bien sûr. A termes, on peut craindre un risque de consanguinité entre enfants issus d’un même géniteur. Un jour, l’un d’entre eux, un homme de moins de trente ans qui a déjà effectué plusieurs dons sauvages, m’a même dit : ‘il va falloir que j’arrête bientôt car sinon je vais finir par repeupler tout le département !'. En France, le ‘recordman’ que j’ai trouvé s’appelle France et compte 48 enfants. A l’échelle européenne, il s’agit d’un Néerlandais qui en a 112 à travers le monde entier. La Cecos, elle, limite à 10 le nombre d’enfants par donneur… Tous les deux ont cependant conscience des risques qu’ils font prendre à leur descendance. Aussi ont-ils chacun crée un tableau Excel dans lequel ils compilent toutes les informations qu’ils ont pour chacun des dons (date de naissance de l’enfant, son sexe, si possible son nom, etc) et s’engagent à le tenir à dispositions des parents et des enfants si jamais ils souhaitent un jour le consulter. Malheureusement tous les donneurs sauvages ne le font pas et, quand bien même, certains le font, les parents n’avertissent pas toujours leurs enfants de leurs origines. Beaucoup disent qu’ils lui diront la vérité un jour mais dans les faits, peu le font. Il y a une réelle différence entre leurs intentions et la réalité.

L’autre problème majeur concerne le risque de transmission de virus. Dans la pratique, les receveurs exigent des tests de moins de trois mois pour la plupart des infections sexuellement transmissibles. Mais cela ne protège pas complètement. Les documents peuvent avoir été falsifiés et entre la date des tests et le jour du don, le donneur peut très bien avoir eu des rapports à risques. D’autre part, l’insémination artisanale présente un gros risque d’infection. Le matériel utilisé et le lieu où cela est fait ne répond pas toujours aux critères d’hygiène. Pendant mon enquête on m’a raconté que certains hommes collectaient leur sperme dans les toilettes des supermarchés ou des bars-PMU…

Planet : Qu’est-ce qui vous a le plus marquée pendant votre enquête ?

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Sarah Dumont : Pour réaliser cette enquête, j’ai dû me faire passer pour une receveuse. Et j’ai été sidérée par l’empressement de certains donneurs pathologiques. Ils ne cherchaient même pas à en savoir plus sur moi ou mes motivations, ils me proposaient tout de suite leur sperme. Certains étaient déçus, d’autres se sont même énervés lorsque je n’ai pas donné suite. J’avais l’impression qu’il était essentiel pour eux de donner, que cela allait les contenter, les soulager. Il y avait une totale inversion des rôles. Ce n’était plus moi qui avait besoin d’eux mais l’inverse !".

*Sarah Dumont est l'auteure de Super-géniteurs - enquête sur le don de sperme sauvage en France (éd. Michalon)

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