Pour une information "habile"

Les fossoyeurs de la joie, les chasseurs d’enthousiasme, les traqueurs de désespoir sont légions. Leur credo ? Nous ruiner le moral à coups de faits divers morbides, d’analyses politiques superficielles, de bilans socio-économiques à mettre sous Prozac l’ensemble de la population française. Or, si les temps sont durs, a-t-on le droit de le rappeler à longueur de temps avec une perverse régularité ? Pourquoi ce malin plaisir à obscurcir systématiquement les consciences ?

Ayons à l’esprit le danger d’une complainte à la morosité dévastatrice qui, non contente de prétendre à la vérité sur la santé dégradée du pays, de nous fournir un diagnostic à l’objectivité supposée imparable, semble trouver une curieuse satisfaction à causer un mal-être général dont les effets n’ont pas fini de se faire sentir. Puisque tout se délite et finira bien par s’écrouler, pourquoi s’étonner de voir les gens prendre la tangente dans des directions extrêmes ? Pourquoi s’étonner de les voir sur leurs gardes pour combattre la menace de toute forme d’altérité, disposés à brandir sur les pics de leur désespoir la tête des responsables qu’on leur a désigné ?

Ce prophétisme apocalyptique, cette annonciation du pire commet une double erreur, comme en témoignent les derniers résultats aux Européennes. La première consiste à diffuser une version de l’information en tuant dans l’œuf tout espoir d’amélioration, toute perspective d’éclaircie, toute chance de progrès. La seconde consiste à laisser croire qu’il n’y a plus de justice et de légitimité dignes de ce nom, et d’encourager par le désarroi la contestation de tout pouvoir, aussi bien éducatif, judiciaire ou politique.

"On ne croit plus en rien", dit-on. Echo alarmant, mauvais présage dirait Pascal dans ses Pensées, et surtout très mauvais usage d’une forme de psychologie sociale. Si nous devons en effet prendre garde au "demi-habile", défini par notre philosophe comme l’inconscient qui en appelle par principe à la révolte, qui dévoile le jeu de dupes du pouvoir politique tout en ayant la folie de faire miroiter sans nuances à la population la vérité d’un ordre et d’une justice absolue, nous devons aussi faire attention au "demi-habile" d’un nouveau genre dont regorgent les émissions de radio ou les plateaux-télé : celui dont les analyses et les descriptions défont jour après jour l’ordre social en ruinant le respect minimal dû aux institutions (personne ne conteste qu’il faille rayer de la liste ceux ou celles qui les déshonorent) en faisant miroiter aux français…de la désillusion ! Allez dire sans relâche à un pays malade qu’il est condamné, vous le verrez  baisser les bras, se vider de ses forces vives et sombrer pour de bon. Donnez-lui au contraire la perspective d’une rémission possible, il saura puiser au fond de lui-même l’énergie pour se redresser et avancer. Et point besoin de croire aux miracles pour cela !

En conséquence, lisons Pascal, et comprenons que si la quête de l’information est indispensable, elle nous mène au bord d’un gouffre bleu-marine en s’acharnant sur le pouvoir en place sans un minimum de pragmatisme éclairé, ou, ce qui revient au même, sans un minimum de bonnes nouvelles, parce qu’il y en a pour celui qui informe avec une lucidité bien comprise !