Dans "Qui est vraiment Charlie ?" (Éd. François Bourin), le médiateur du Monde Pascal Galinier a choisi de mettre à l’honneur le courrier des lecteurs. Une façon de rendre hommage aux Français en publiant leurs réactions sur les événements de janvier. Rencontre avec l’auteur.

Planet : Pourquoi avoir choisi de donner la parole aux lecteurs ?

Pascal Galinier : Nous avons reçu beaucoup de courriers au Monde au moment de cet événement tragique. Cela ne nous a pas vraiment surpris puisque nous avons des lecteurs épistoliers, mais dès le 7 janvier au soir, il commençait à y avoir beaucoup de gens qui avaient des choses à dire. Des choses intéressantes, argumentées, bien écrites. Il nous semblait donc important de rendre la parole à tous ces anonymes qui montraient bien que cet événement ne laissait pas indifférent et nécessitait qu’on y réfléchisse.

Planet : Quels ont été vos critères lors de la sélection des courriers ?

P. G. : On n’a pas vraiment fait de tri sélectif. Disons que nous avons demandé à une centaine de lecteurs s’ils étaient d’accord pour participer à cette aventure. On a en quelque sorte retenu les courriers les mieux écrits, les plus intéressants dans le développement de la réflexion, plutôt que les courriers "coups de gueule". Il est vrai qu’on en a reçu beaucoup, et au final un peu plus de cinquante personnes ont accepté de participer à ce projet.

Planet : Est-ce que certains courriers vous ont marqué ou interpellé ?

P. G. : Il y en a plusieurs qui nous ont interpellés, bien sûr ! Les lecteurs n’ont pas tous le même avis sur la question. C’est un kaléidoscope assez vaste qui montre que le débat existe et qu’il doit exister. Une lectrice nous a par exemple confié : "Je déteste publier mes pensées, mais pour une raison que j’ignore encore, j’ai le sentiment que je dois m’exprimer". Ce qui était intéressant aussi, c’est que nous avons eu un certain nombre de lecteurs musulmans qui nous ont écrit. Un avocat franco-libanais nous a notamment écrit pour dire que face à cette barbarie, le débat valait mieux que le tabou ou la violence. Enfin, il y a aussi le courrier d’une jeune lectrice expatriée à Londres, qui se demande comment en France nous avons pu en arriver là et s’il ne faut pas également s’interroger sur notre capacité à nous indigner pour finalement la retrouver.

Planet : À qui est destiné ce recueil de témoignages ?

P. G. : Je pense que tout le monde peut être intéressé. Tous les anonymes qui vont se retrouver dans les propos des autres anonymes sont susceptibles de s’intéresser à ce livre. Ils vont se sentir en résonnance avec ces gens qui ont trouvé le temps, le moyen et le talent d’écrire, de mettre en mots ce qu’ils ressentent. Je crois qu’il y a aussi un message à l’attention des politiques puisque l’on sent bien que les gens attendent beaucoup de la politique française et que quelque chose se passe enfin dans ce pays. Je dirais que cela pourrait être un bon livre de chevet pour ceux qui pensent à 2017...

Planet : Quelle était votre opinion sur les caricatures de Mahomet, publiées dans Charlie Hebdo ?

P. G. : Mon opinion à moi, Pascal Galinier, n’a guère d’importance, mais j’ai mon opinion de citoyen bien sûr. J’étais dans la rue le 11 janvier comme des millions de personnes et je pense effectivement comme la quasi-totalité de ces gens que la liberté, comme la république, est une et indivisible, et que la liberté d’expression est une partie intégrante de cette liberté. C’est une valeur fondamentale de la France qu’il faut défendre pied à pied. Mais mon job n’est pas d’être un penseur en l’occurrence, mais plutôt d’être un "passeur". Je "passe" les noms de tous ces anonymes qui ne sont pas tous des catholiques-zombies comme Emmanuel Todd a pu le décréter dans son livre… Mais en résumé, mon opinion s’articule autour de trois mots : liberté, égalité et fraternité.  

Planet : Des valeurs qui ressortent fréquemment dans cet ouvrage…

P. G. : Oui, puisque ce qui ressort de ce livre est que ces valeurs fondamentales ont été ébranlées en janvier. S’il y a eu une telle mobilisation et un tel traumatisme, c’est parce que les gens se sont aperçus que ce qu’on croyait acquis était finalement remis en cause de façon très sanglante. Et en plus, par des gens qui ne viennent pas de l’extérieur avec leur kalachnikov, mais qui sont sortis des entrailles de cette République. Voilà, la France de 2015 elle est là.

Planet : Près de six mois après l’attentat, que reste-t-il de l’esprit Charlie ?

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P. G. : Je pense que les gens sont encore très meurtris, mais ils sont maintenant dans l’attente de "l’après". Disons que la question "être ou ne pas être Charlie ?" est un peu dépassée. Comme je le dis toujours il s’agit d’une question shakespearienne, mais il faut se souvenir de la suite de la tirade de Hamlet. L’idée est un peu de choisir entre la résignation face à ce destin ou le combat pour ne plus se laisser totalement dominé par ce destin. Et la réponse du 11 janvier était clairement voltairienne, avec l’idée du "je ne suis pas d’accord avec vous, mais je suis prêt à me battre et à mourir pour que vous puissiez vous exprimer". Tout ça est très beau, mais je pense que maintenant les gens attendent des solutions concrètes, donc je pense que oui, l’esprit Charlie au sens large demeure et est en attente d’une évolution. Il y a eu un "avant", il faut qu’il y ait un "après" et si possible positif. Moi je suis toujours plein d’espoir, je suis un optimiste invétéré, donc je pense que ça peut encore bouger dans le bon sens".

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