Ouest-France Palme d'Or mai 2016 de la désinformation sur les migrations

On connaissait le refrain. Libération, Le Monde, L’Express, France TV Info, Capital, Les Echos, France 5, L’Obs parmi d’autres, l’avaient déjà entonné  à pleine voix. "Les immigrés rapportent à la France beaucoup plus qu’ils ne coûtent". Sauf que tous les spécialistes des migrations en France ont aujourd’hui déchanté. Mais Ouest-France persiste et signe dans son numéro du 20/05/2016 : "Les réfugiés rapportent plus qu’ils ne coûtent".

L'avis des spécialistes

Jean-Christophe Dumont de l’OCDE a reconnu que "l’immigration représentait pour la France un coût légèrement négatif". A gauche, Xavier Chojnicki de l’université de Lille après avoir laissé dire que l’immigration rapportait 12 milliards à la France a réduit ce bénéfice à 3,9 milliards avec des chiffres scotchés à 2005 et qui ne prenaient pas en compte l’immigration irrégulière. Et François Gemenne, chercheur à l’université de Liège et à celle de Saint Quentin en Yvelines a admis que "la plupart des travaux s’accordent pour dire que ça représente un coût léger mais un coût quand même". L’ouvrage Les Migrations pour les Nuls chiffre le déficit annuel à 8,9 milliards, dont 3, 3 milliards pour les migrations irrégulières. Un chiffre très inférieur aux études d’Yves-Marie Laulan et d’André Posokhow qui s’étagent entre 72 et 84 milliards d’euros.

Qui est Philippe Legrain, référence de l'article d'Ouest-France ?

Pour aboutir à sa conclusion, le journal s’appuie sur le rapport "Refugees Work" récemment publié par Philippe Legrain, avec le concours de la Fondation Tent. Ce rapport est, selon son auteur qui a fait une collecte de fonds sur Generosity.com pour en assurer la promotion, "une étude révolutionnaire qui a nécessité deux ans d’un travail acharné… sur la façon dont les réfugiés peuvent contribuer à l’économie".

Cet  économiste de 44 ans, fondateur du think-tank militant Open Political Economy Network (Open) et enseignant à la London School of Economics, s’était déjà fait connaître par son ouvrage Immigrants: Your Country Needs Them (2007), ouvrage nominé pour le prix du meilleur livre économique du Financial Times dont le titre affiche les convictions.

Il a été ensuite conseiller de Manuel Barroso, l’ancien Président de la Commission européenne jusqu’en 2014 où il a claqué la porte. Dans un ouvrage publié peu après son départ (European Spring: Why Our Economies and Politics are in a Mess - and How to Put Them Right), il a accusé la Commission de s’aligner sur l’Allemagne, et de pratiquer une austérité suicidaire et lors de son audition au parlement grec devant "la Commission de la Vérité pour la dette grecque", il a encouragé les député à ne pas céder aux créanciers. Si la BCE s’est opposée à la restructuration d’une dette grecque "pourtant jugée insoutenable", c’était selon lui  pour que les banques françaises et allemandes fortement exposées ne perdent pas leurs avoirs. On sait ce qu’il en est advenu depuis.

La manipulation de l'information

Ce que Philippe Legrain écrit, n’est pas du tout ce que Ouest-France a relaté comme on peut le constater sur son site www.philippelegrain.com. L’auteur ne se place pas dans le présent mais dans le futur. Il considère à partir de chiffres du FMI qu’un euro investi dans l'accueil des réfugiés peut rapporter près de deux euros dans les cinq ans. A une condition : que ces réfugiés trouvent du travail. "Quand les réfugiés travaillent, qu’ils exercent un métier, peu importe le niveau de compétence, ils paient des taxes, consomment et investissent".

Nous avons démontré nous-même qu’un immigré qui occupe  un emploi dans l’économie formelle  rapporte plus qu’il ne coûte. Sauf que les réfugiés ne représentent qu’une partie des immigrés, qu’en France ils n’ont pas le droit de travailler quand ils sont encore demandeurs d’asile et  comme l’écrit Philippe Legrain lui-même, "les procédures de demandes d’asile prennent du temps, parfois des années. Pendant ce temps, les demandeurs d’asile sont exclus de l’emploi".

Ajoutons qu’un réfugié n’arrive pas toujours seul, qu’après avoir obtenu son statut il peine pendant plusieurs années à trouver un emploi comme le montrent  les statistiques, qu’il fait le plus souvent venir sa famille qui ne travaille pas ou pas encore, et qu’en définitive il coûte plus qu’il ne rapporte.

Le coût des migrations irrégulières en 2015

Le rapport de Contribuables Associés sur "Les migrations méditerranéennes en 2015"  (mai 2016) montre, chiffres à l’appui, que la promesse de François Hollande (accueil de 30.000 réfugiés en 2 ans) coûterait 405 millions d’euros et non pas quelques millions comme le prétendait Michel Sapin et que l’arrivée de 79.500 demandeurs d’asile plus ceux qui ne se sont pas fait enregistrer comme tels a généré pour la France une dépense de 1,380 milliards d’euros.

Or selon les premières estimations, les demandeurs d’asile en Europe risquent d’être encore plus nombreux en 2016 (entre 1,2 et 2, 6 millions) qu’en 2015 (1,250 millions selon Eurostat) et plus coûteux puisque la commission européenne projette d’appliquer une taxe de 250.000 euros par migrants non accueilli pour les pays qui ne respecteraient pas ses quotas.

Le fonctionnement de la désinformation

Ce rapport jusqu’ici n’a été chroniqué par aucun grand media. Ce n’est pas un oubli car ils l’ont tous reçu. Mais  la mise en orbite d’un processus de diabolisation sur lequel Ouest-France s’est aligné.

La quasi-totalité des medias et des journalistes français font la promotion d’un document dès qu’il conforte ce qu’ils souhaitent entendre, et l’ostracisent quand il prend ses distances vis-à-vis de leur  bien-pensance. En l’occultant, ils  escomptent que seuls les journaux et les blogs situés très à droite en parleront ce qui leur permettra le cas échéant, d’affirmer, contre toute évidence,  qu’il s’agit d’une étude orientée puisque seuls le Front national et ses alliés la mentionnent.

Ce calcul peut aussi se retourner contre ses auteurs. Quand il existe dans une situation brûlante un fossé entre ce que les gens vivent et ce que les medias leur distillent, l’opinion publique ne fait plus confiance à l’information. Ne restent plus que les amalgames, les rumeurs, et parfois les insultes, bref tout ce que les journalistes sont censés combattre  dans une démocratie moderne.

On peut débattre de la question complexe à savoir si "les gouvernements devraient en priorité intégrer les réfugiés et les demandeurs d’asile sur le marché du travail". C’est la position du HCR, de l’OCDE et de Philippe Legrain. Encore faudrait-il le faire avec chiffres à l’appui et en analysant les conséquences. Cette question n’est même pas effleurée dans l’article.

En vidéo sur le même thème : "Les réfugiés peuvent aussi représenter une opportunité économique"

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