Journaliste indépendant, Thierry Gadault vient de publier Plongée en eau trouble (Ed. Michalon). De Paris à Marseille, en passant par Lourdes, il dévoile la face sombre du marché de l’or bleu en France dans le cadre de délégation de service public. Entretien.

Planet : Dans Plongée en eau trouble, vous racontez comment dans plusieurs villes, la délégation de service public pour la gestion de l’eau, amène des situations ubuesques : corruption, conflits d’intérêts… Comment vous est venue l’idée de cette enquête ?

Thierry Gadault : J’ai co-écrit une biographie d’Henri Proglio en 2012 à l’époque il était le patron d’EDF, après avoir été pendant des années le patron de Véolia. Je me suis donc aussi intéressé à son passé qui était "dans l’eau". C’est comme cela que j’ai eu un certain nombre de contacts sur ce secteur qui m’intéressait. J’ai continué d’enquêter pour aboutir à ce livre.

Planet : Dans votre livre, vous choisissez de décrire ce qu’il se passe en région francilienne, en Guadeloupe, à Avignon, à Lourdes et à Marseille. Pourquoi le choix de ces zones géographiques ?

Thierry Gadault : Toutes les zones en délégation de service public (DSP), donc en gestion privée, sont concernées par le livre mais il me semblait que ces situations étaient assez symboliques des scandales qu’on peut trouver dans la gestion de l’eau quand les élus ne veulent pas assumer leurs responsabilités et contrôler la gestion du privé. On voit clairement que les convergences d’intérêt, entre des élus de la métropole Marseille-Provence, de la métropole du Grand Avignon, ou des élus de la Guadeloupe, avec les entreprises privées - et en l’occurrence avec plutôt Véolia - font qu’apparaissent sur ces marchés-là, des situations scandaleuses : des tarifs élevés, des fausses annonces de baisse, une très mauvaise gestion de la maintenance et, des réseaux qui ont des niveaux de fuites extrêmement importants. C’est vraiment symbolique de ce qu’il se passe quand la gestion de l’eau est déléguée au privé et que les élus ne font pas leur travail.

Planet : Justement, dans ces différentes aires géographiques, ce que l’on observe dans votre enquête c’est la récurrence du schéma : des sociétés privées qui ne respectent pas les contrats, surfacturent ou facturent deux fois, surfent sur les limites de légalité, et des élus qui ne réagissent pas…

Thierry Gadault : Que les sociétés privées cherchent à s’enrichir en en faisant le moins possible, c’est d’une certaine façon normal, même si c’est moralement condamnable. Ce que j’attaque moi, ce sont les élus qui refusent de remplir leur rôle et d’assurer à leurs services les moyens techniques et financiers du contrôle de la gestion privée. Pourquoi les élus protègent-ils ces sociétés contre leurs citoyens ? Est-ce qu’il y a de la corruption ? On peut se poser la question. Est-ce qu’ils ont besoin de ces sociétés pour se faire réélire en arguant par exemple qu’elles créent des emplois ? Ce sont des questions qu’on peut poser. Je ne crois pas à ‘’l’incompétence des élus’’, mais qu’on organise cette incompétence, oui. Les élus ont des services administratifs, financiers et techniques qui les informent sur le cadre légal dans lequel ils sont censés agir. Cette incompétence, serait donc une volonté politique. Après, c’est à la justice de faire son travail et d’enquêter. Ce que l’on constate, c’est qu’il y a peu de cas où un rapport de la Cour des comptes donne lieu à une intervention de la justice.

Planet : Les Français payent-ils l’eau plus chère en conséquence ?

Thierry Gadault : Oui. Il a une question mécanique entre régime public et DSP. Dans le privé, il faut rémunérer les actionnaires donc le tarif de l’eau incorpore la rémunération des actionnaires, ce qu’il n’y aura jamais dans une régie public. Deuxième point, c’est que l’on paye beaucoup trop cher l’eau en France, par rapport à son coût de production réelle. Mes sources, que ça soit un directeur technique du service d’une ville moyenne en France, ou deux experts indépendants (Jean-Luc Touly et Marc Laimé), me disent que le coût global du mètre cube devrait être autour de 1,50 euro en ville. Aujourd’hui il est à presque quatre euros.

Planet : Et pourtant dans certaines communes, comme à Lourdes, après la renégociation des contrats, certains édiles ont peur de baisser les prix…

Thierry Gadault : Oui, ce que m’ont dit des informateurs en off, à Lourdes, c'est qu'il y avait une marge de manœuvre de 60% en fin de contrat, mais le maire a eu peur de baisser les tarifs de cette façon en pensant que les habitants allaient se plaindre d’avoir été volés pendant les années précédentes. Au final, ils n’ont accepté que 30% de baisse, qui s’est d’ailleurs révélée être une baisse de 15% parce que la mairie a augmenté sa part. Suez devait par ailleurs reprendre à son compte pas moins de 4 millions de travaux dont une partie a été refacturée et payée par la commune. Il y a eu l’ouverture d’une enquête préliminaire d’ailleurs par la justice.

Planet : Les problèmes que vous pointez dans les délégations de service public, n’ont pas cours quand il s’agit de gestion public ?

Thierry Gadault : Il y a d’autres problèmes dans les régies publiques. Il peut y avoir par exemple beaucoup d’embauches ce qui fait gonfler les coûts. C’est aussi le cas le privé. Dans les zones rurales, la difficulté ce n’est pas de sortir de l’argent, c’est surtout de pouvoir faire tourner le service pour qu’il réponde à la demande de la population.

Planet : Ces problèmes que vous dénoncez dans la gestion privée de l’eau, en quoi sont-ils dangereux pour le consommateur ?

Thierry Gadault : Tout d’abord, c’est une question de pouvoir d’achat. Les gens doivent savoir pourquoi, dans l’essentiel des réseaux, ils payent trop chers. Ensuite, dans les DSP, il y a souvent des problèmes de maintenance Un tuyaux est changé tous les 150 ans alors que les professionnels conseillent de le faire tous les 50 ans. Résultat dans un contexte où l’on met les enjeux écologiques au premier plan, on se retrouve avec des niveaux de fuite très important. En Guadeloupe, c’est flagrant. Il y a aujourd’hui une infrastructure qui nécessite des investissements de 600 à 900 millions d’euros. Il y a des coupures régulières alors que c’est la France. Qui a été le gestionnaire de ces infrastructures pendant 40 ans ? Véolia. Elle a cassé son dernier contrat en 2017 parce qu’elle estimait même que ça n’était pas assez rentable...

Planet : Il y a aussi des conséquences sur la santé…

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Thierry Gadault : Oui par exemple avec le chlorure de vinyle monomère (CVM). C’est une molécule qui était utilisée pour fabriquer les tuyaux en PVC dans les années 60 et 70. Sauf que cette molécule peut migrer dans l’eau quand celle-ci stagne pendant quelques heures, comme ça peut être le cas dans les cuves en zone rurale. Or cette molécule a été classée comme cancérigène, elle entraîne des risques de cancer du foie violent. Aujourd’hui, le risque en France c’est une personne sur 400 000. Si des seuils ont été imposés ailleurs dans les années 90, en France, il a fallu attendre 2007. Et plutôt que de rénover les tuyaux, on préfère imposer aux gestionnaires privées des purges dans la nature. Là-encore, ça pose la question de l’écologie.

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mots-clés : Argent, Service public

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