Après la proposition de François Fillon de "faire sauter" le "tabou" des statistiques ethniques, la classe politique paraît divisée sur cette initiative.

François Fillon a-t-il jeté un pavé dans la mare ? En appelant dans un entretien au Journal du Dimanche à "faire sauter" le "tabou" des statistiques ethniques afin de connaître "la réalité du peuplement" de la France, l’ancien Premier ministre a fait réagir la classe politique.

Dans le camp même du député (Les Républicains) de Paris, l’initiative divise. "Je suis défavorable aux statistiques ethniques.", a déclaré sur France Inter Hervé Mariton avant d’exposer sa propre histoire : "Mon père était Dauphinois, ma mère était Juive pied noir. Alors je suis quoi ? Berbère judéisé ? Juif berberisé ? Dauphinois ? Je remplis quelle case ? Je ne sais pas."

Manuel Valls y était autrefois favorable

De son côté, le maire de Béziers, Robert Ménard, a salué la position de François Fillon en arguant du rôle positif de telles statistiques pour "lutter contre les discriminations", prenant en exemple une école de sa ville où il a comptabilisé "90 % d’enfants issus de l’immigration", selon Métronews. Un décompte qui avait valu à l’édile des ennuis judiciaires et une enquête sur une éventuelle constitution de fichiers ethniques, interdits par la loi.

A lire aussiQuand Manuel Valls était pour les statistiques ethniques

Preuve que cette question n’est pas réservée à la droite, Manuel Valls s’était dit un temps favorable aux statistiques ethniques avant de rebrousser chemin. Cette semaine, Axelle Lemaire, le secrétaire d’Etat chargé du numérique qui a vécu au Canada - pays qui procède à de telles statistiques - s’est dit favorable à celles-ci pour "lutter contre les discriminations" à condition d’y mettre "beaucoup de garde-fous."

Que dit la loi sur les statistiques ethniques ?

La collecte de données démographiques fondées sur l’origine ethnique est interdite en France, contrairement aux USA par exemple où l’on sait que la population blanche décroît (63 % des naissances en 1990 contre 54 % en 2014) au profit des Hispaniques (14 % contre 23 %) et Asiatiques (3 % contre 7 %).

Dans notre pays, de telles évolutions sont donc difficilement réalisables depuis la Constitution de 1958 qui bannit toute "distinction de race, de religion ou de croyance" entre citoyens. Un principe rappelé dans la loi relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés de 1978, qui interdit la collecte et le traitement de "données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses." Tout contrevenant pouvant écoper cinq ans de prison et 300 000 euros d’amende.

Toutefois, la loi prévoit des dérogations via la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) pour les chercheurs en fonction de la finalité de l’étude et de l’institution qui la réalise.

Des chercheurs de l’INED expliquent leur point de vue

Contacté par Planet.fr, le chercheur de l’Institut national d’études démographiques (INED), Cris Beauchemin, explique que les statistiques ethniques sont tout à fait réalisables en l’espèce en regroupant et croisant plusieurs données officielles afin de réaliser des catégorisations. "En revanche, pour les questions sensibles comme la couleur de peau, il faut demander à la CNIL une autorisation.", explique le responsable du pôle "Migrations internationales et minorités" de l’INED.

Signe que les questions d’ethnicité dérangent, le chercheur et son équipe voulaient réaliser un questionnaire sur l’appartenance de chacun à telle couleur de peau dans le cadre de l’enquête "Trajectoire et origine" à la fin des années 2000, mais les chercheurs ont dû rebrousser chemin à cause d’une pétition de SOS racisme. Pour le scientifique, "il n’y a pas d’autocensure sur ces questions-là" parmi ses collègues ; c’est plutôt le contexte qui y est favorable ou non ainsi que "l’interprétation que l’on donne aux données recueillies". En résumé, pour Cris Beauchemin, s’il existe, certes, un tabou moral sur les statistiques ethniques, leur utilisation n’est factuellement pas interdite.

Même son de cloche du côté de son collègue à l’INED, Kamel Kateb, qui ne comprend pas "l’intérêt de faire des statistiques ethniques un sujet politique." Ce chercheur, qui travaille dans le même pôle que Cris Beauchemin, reconnaît avoir lui-même fait l’usage de statistiques ethniques, mais considèrent que faire des catégorisations (Blancs, Noirs, Arabes…) comme dans les pays anglo-saxons "n’amène pas grande chose" voire que "ça ne sert à rien".

Publicité
Alors que d’autres, notamment des associations, voudraient de telles catégorisations pour lutter contre les discriminations, le chercheur de l’INED se montre sceptique : "Un siècle de catégorisation aux Etats-Unis n’empêche pas que la police tire encore sur des Noirs…"

Vidéo sur le même thème : Brice Hortefeux est "pour" les statistiques ethniques