Les erreurs de Michel Onfray sur son livre "Penser l'islam"

Nous sommes en guerre et cette guerre est d'abord idéologique. Il est donc indispensable d'avoir les idées claires sur le contexte moral. Il est à la mode de demander aux responsables musulmans de "réformer l'Islam" : c'est le titre de l'éditorial d'Isabelle de Gaulmyn dans le journal La Croix du 22 mars.

Certes, mais il faut aussi, sinon d'abord, accepter de s'informer correctement sur l'Islam. Savoir que Alain Juppé, référence intellectuelle pour les élus de droite, n'a pas lu le Coran est assez inquiétant (p. 132).  De ce point de vue, le livre "Penser l'Islam" de Michel Onfray est donc une bonne initiative. Malheureusement, l'auteur est un athée militant : il a donc une perception "technique" et non pas intériorisée des religions  De plus, il est sincère ce qui ne peut qu'accentuer les risques de dérives. Or, le livre précité se veut un guide de réflexion : "quand un aveugle conduit un aveugle, les deux tombent dans un trou".

En simplifiant, il y a trois thèmes dans le livre "Penser l'islam". D'une part, Onfray fait le point sur ses rapports avec la gauche et les médias. D'autre part, Onfray considère que, dans la guerre contre le terrorisme, l'Occident est au moins autant l'agresseur que Daech : cette thèse demande à être examinée avec sang-froid. Enfin, Onfray donne sa compréhension de l'Islam. C'est l'aspect "agressivité" de ce troisième thème, et cela seulement, qui est analysé dans la suite du présent billet.

Voici un passage (p. 55) qui, me semble-t-il, résume assez bien la façon dont Onfray perçoit le Coran : "Un grand nombre de sourates légitiment les actions violentes au nom de l'islam. D'autres, moins nombreuses, mais elles existent aussi, invitent à l'amour, à la miséricorde, au refus de la contrainte. On peut se réclamer des unes ou des autres. On obtiendra dès lors deux façons d'être musulman". Je suis en total désaccord avec cette présentation tronquée.

Dans le Coran, toutes les sourates, sauf une, commencent par la même invocation ; celle-ci est souvent traduite par "Au nom de Dieu clément et miséricordieux". En fait, le texte arabe est plus fort que cette traduction. Il veut dire que "l'amour divin envers l'humanité" est constitutif de l'essence même d'Allah. Pour les humains que nous sommes, c'est donc le cœur de la religion musulmane. Or, il faut attendre la page 118 pour que cet essentiel soit évoqué, et encore sous une forme édulcorée. De plus, l'analyse sémantique de la traduction française est, en soi, illogique.

Onfray donne à penser que  les hadiths et la Sîra (p. 126), les paroles et la vie du Prophète, se situent au même niveau que le Coran : ceci est absurde. Le Coran est le texte sacré. Le Prophète n'est qu'un homme. Les religions monothéistes ont toujours soigneusement distingué la perfection de la transcendance opposée aux faiblesses des hommes, y compris les prophètes. La faute de David, la référence en matière de psaumes, est connue de tous. Selon moi, "l'exemple" d'Abraham est encore plus convaincant. Il répudie et envoie au désert la mère et l'enfant dont il est le père. Il affirme que son épouse est sa sœur pour qu'elle puisse être draguée par les mâles du coin car il a peur d'être tué pour avoir une femme aussi belle. Et pourtant, Abraham est "le père des croyants" pour les trois religions monothéistes. Qu'Abraham ait réellement existé ou qu'il ne soit qu'un mythe n'a aucune importance : son aura était incontestée quand le Prophète a délivré son message. Il était alors bien clair pour tous qu'on peut être un prophète sans être un parangon de perfection.

Onfray cite de nombreuses sourates concernant le châtiment des infidèles.  Onfray oublie de dire que, dans le Coran, les "infidèles" ( ou "mécréants") sont ceux qui ne prient pas, qui ne font pas l'aumône (la "sécu" de l'époque), qui ne croient pas en Allah et en son Prophète : ceci est rappelé, au moins une fois sur deux, quand le Coran parle d'infidèles et cela donne un tout autre sens au texte coranique. Le Christ aussi "condamne" ceux qui ne croient pas en sa parole, notamment dans l'évangile de Jean.

Pour le passage VIII.12 (p. 80), Onfray oublie de dire que l'injonction évoquée est donnée aux anges, ce qui, évidemment, change complètement l'interprétation du texte. En simplifiant, ici ou là, le Coran évoque l'enfer suivant une rhétorique conforme à toutes les religions. Jésus-Christ fait de même : on ne peut pas en déduire qu'il est un modèle de sadisme.

Plus profondément, ce qui compte dans une religion, ou dans une secte, c'est son influence globale sur ses adeptes ; ce comportement collectif peut d'ailleurs dépendre des pays et évoluer au cours des siècles. Onfray oublie de rappeler que, au Moyen-Age, les responsables musulmans étaient beaucoup moins agressifs que les chrétiens. Ce sont ceux-ci qui ont déclenché les croisades pour libérer un tombeau qu'ils étaient censés croire vide. Ceci montre que la religion musulmane n'est pas intrinsèquement plus belliqueuse que les autres convictions. On ne peut pas rendre l'Islam responsable de la déviance de terroristes issus de la délinquance, voire du banditisme.

En conclusion, Onfray, me semble-t-il, affirme qu'un musulman peut trouver, dans sa religion, autant d'incitations à la violence que d'incitations à la paix. J'estime que ce jugement est injuste. C'est grave parce que cela conforte les terroristes dans leurs exactions. C'est grave parce que cela fragilise les musulmans pacifiques. C'est grave parce que cela conforte les non musulmans dans le rejet de l'Islam en tant que tel. C'est grave parce que l'Islam est intrinsèquement une belle religion qui est loin d'être laxiste : sinon, il n'y aurait pas presque deux milliards de musulmans. C'est grave parce qu'on est en guerre et que celle-ci est une vraie guerre avec des morts et des millions de réfugiés.

En vidéo sur le même thème : Jugé islamophobe, le nouveau livre de Michel Onfray ne paraîtra pas en France