La vérité sur le nombre de musulmans en France

Les attentats islamistes, les marches d’union nationale et les manifestations xénophobes ont fait revenir dans l’actualité le problème du nombre des musulmans vivant en France. Sur ce point, des estimations fantaisistes, paresseuses et parfois surréalistes ont été avancées, déclenchant des réactions contradictoires sur l’importance et la représentativité de l’islam de France. Tentative de clarification.

Est-il possible de connaître avec précision le nombre de musulmans vivant en France ?

La réponse est non. La loi de 1872, complétée par celle du 6/1/1978 interdit de "collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître directement ou indirectement les opinions politiques, philosophiques et religieuses". Exception est faite pour des organismes publics type INSEE ou INED à condition d’avoir obtenu l’autorisation de la Commission nationale de l’Informatique et des Libertés et du Conseil National de l’Information Statistique. Bien que ces organismes n’aient présenté aucune donnée récente, on peut essayer de faire un peu de lumière sur ces zones d’ombre.

Quelles sont les estimations les plus couramment avancées ?

Les musulmans seraient au nombre de 2,46 M pour le Monde des Religions (2007), de 4,2 millions pour Michèle Tribalat de l’INED (2008), de 4,7 millions pour le Pew Research Center américain (2010), de 5 à 10 millions pour Claude Guéant,  ministre de l’Intérieur et des Cultes (2010), de 8 millions pour le Front national (2010), de 15 à 20 millions pour Jean-Marie Le Pen (2014) comme pour le musulman Azouz Begag (2014) ministre délégué à la promotion des chances dans le gouvernement Villepin. Pour Dalil Boubakeur en 1998, ils représentaient environ 10% de la population. Selon les Français interrogés dans le sondage IPSOS-MORI publié en novembre 2014 par la presse britannique, leur pourcentage serait aujourd’hui de 31%. 

Comment expliquer ce grand écart ?

Plusieurs estimations sont anciennes, faites à partir de statistiques de 1999 ou de 2008, d’échantillons restreints qui extrapolent les résultats ou de sondages déclaratifs qui ne renseignent pas sur l’opinion des gens mais sur celle qu’ils veulent afficher. La présentation des  estimations est aussi instrumentalisée par la peur. Peur à gauche ou à l’extrême-gauche d’affoler la population française sur la réalité de la présence en France des musulmans dont 93% auraient voté Hollande au second tour de 2012. Et donc minoration de cette présence. Peur à droite ou à l’extrême-droite de voir les valeurs de laïcité, de tolérance et de République mise en cause par des musulmans qui ne les respecteraient pas. Et donc majoration de cette présence pour provoquer des réactions de rejet. Ces estimations s’arc-boutent également sur des conceptions différentes du mot "musulman".

Que mesure-t-on quand on parle du "nombre de musulmans" ?

Le champ sémantique de la notion de "musulman" peut être représenté selon trois cercles concentriques, du plus vaste au plus étroit. L’ensemble de ceux qui sont musulmans par leur origine ou naissance, enfants compris, bien que plusieurs se déclarent ouvertement agnostiques ou athées. Dans cette perspective la notion de "musulmans" relève  moins de  la religiosité ou de la pratique rituelle que de l’appartenance à une communauté. Les musulmans "actifs", croyants et/ou pratiquants qui se rendent à la mosquée et/ou observent le ramadan. La minorité tentée par l’islamisme radical au centre de laquelle se trouve un petit noyau de fanatiques organisés en cellules "dormantes" prêtes le cas échéant à passer à l’action. L’absence de délimitation de ces champs dans les enquêtes ou sondages explique aussi les écarts. 

N’y-a-t-il pas, dans cette confusion, des chiffres fiables, portés par des organismes scientifiques à partir d’une méthodologie rigoureuse ?

La réponse est malheureusement négative. Deux exemples.

L’enquête, par ailleurs instructive, "Trajectoires et Origines" sur la diversité des populations en France publiée par l’INSEE et l’INED et sur laquelle s’appuient des démographes  pour évaluer la présence musulmane en France est ancienne (réalisée entre septembre 2008 et février 2009), porte sur un échantillon faible et incomplet (21.000 personnes âgées de 18 à 50 ans) et se veut démonstratrice d’une thèse : "le débat sur l’islam repose sur les fantasmes à l’égard des musulmans et sur des stéréotypes importés du Moyen-Orient" (interview de Patrick Simon, un des auteurs de l’enquête journal Salam édition Ile-de-France, avril 2011).  

L’enquête du Pew Research Center, très fouillée,  ne porte que sur 38.000 entretiens en face-à-face en 80 langues et dans 39 pays. Elle a concerné  la France en 2010. Elle est déclarative et ne prend en compte que les opinions émises par ceux qu’elle a pu interroger. Par ailleurs elle vise moins  à donner une photo quantitative de la communauté musulmane qu’à analyser les motivations et les comportements des musulmans selon les pays et les pratiques. Elle ne peut être extrapolée à l’ensemble de la communauté musulmane résidant en France.

Comment pourrait-on approcher  l’importance de la communauté musulmane en France ?

J’ai indiqué dans La Croisade Islamiste (Pascal Galodé, décembre 2011) deux méthodes à conjuguer en sachant qu’elle ne conduisent au mieux qu’à des approximations.

La méthode de l’évolution des flux qui part d’une étude scientifique à un moment donné,  par exemple celle de Gilles Kepel dans Les banlieues de l’islam (Seuil 1987) qui décompte 3 millions de musulmans en France, en mesure la progression par rapport aux données antérieures (0,55 millions en 1962, 1,4 millions en 1973) et la module en fonction du solde migratoire annuel, du différentiel de fécondité enregistré lors de l’accroissement naturel mais aussi de la transition démographique qui touche depuis quelques années les populations d’origine maghrébine.

La méthode des origines qui vise à quantifier les populations d’origine étrangère par pays d’origine ou pays d’origine de leurs ascendants en les référant à la proportion de musulmans dans ces pays et en appliquant un ratio correspondant à la laïcisation et à la diminution de la pratique religieuse d’une génération à une autre, mais aussi au regain de ferveur que connaît la religion musulmane et qui est irradié par le développement de l’islam sur toute la planète. Il n’existe malheureusement pas d’observatoire du fait religieux en France sauf en ce qui concerne l’entreprise.  Le Conseil Français du Culte Musulman ne semble pas y accorder son attention et l’Observatoire de l’Islamisation récemment mis en place est essentiellement une opération politique  à charge.

En définitive peut-on évaluer au moins approximativement la communauté musulmane en métropole au 1er janvier 2015 ?  

Sans reprendre des démonstrations faites ailleurs, on peut avancer avec vraisemblance que :

- la communauté musulmane en France métropolitaine est supérieure à 6 millions de personnes et inférieure à 9 millions ; - le nombre de musulmans "actifs" s’établit entre 2,5 et 4 millions ;

Il est en revanche impossible de déterminer le nombre de musulmans tentés par l’islamisme radical car il faudrait segmenter finement les degrés de cette connivence. Et encore moins celui des membres prêts à passer à l’action qui sont probablement plusieurs milliers, y compris les convertis,  mais sans doute guère plus. En tout cas les estimations des principaux medias d’information qui sans chercher à s’informer plus avant répètent comme des perroquets depuis plus de 10 ans "autour de 5 millions" sont aujourd’hui obsolètes.

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